‹ Les Voyages de PsychodoreChapitre 23 sur 28 · L’Enfer

L’Enfer

Couché sur le ventre, mais la tête légèrement relevée, un homme regardait la terre et parlait. Psychodore, s’approchant, entendit le plus doux parmi les dialectes barbares qu’il comprenait. Mais la voix, profonde et farouche, semblait semer la malédiction. Elle disait :

— Laissez toute espérance, vous qui entrez. Laissez toute espérance.

Psychodore demanda :

— À qui parles-tu, homme solitaire ? Veux-tu te faire entendre de ces insectes, de ces brins d’herbes ou de ces cailloux ?

L’autre, sans daigner regarder celui qui l’interpellait :

— Quand on parle, c’est à soi-même.

— Sans doute, accorda le philosophe. Mais, d’ordinaire, on fait semblant de parler à d’autres. Et on choisit des oreilles qu’on croit — à tort, certes ; mais seule cette illusion fait résonner la voix — capables d’entendre.

Le barbare, toujours immobile, sourit. Et il expliqua :

— Si tu y tiens, c’est donc à ces cailloux que je parle, et aussi à ces brins d’herbe, et encore à ces insectes. À quiconque est tombé dans l’enfer de l’être, je dis : « Laisse toute espérance ; tu ne sortiras pas de l’être. » Je dis à d’autres, et je me parle déjà plus directement et plus douloureusement à moi-même : « Frère plus proche et plus souffrant, ah ! tu es descendu vers le centre ; ah ! ah ! tu es entré au cercle de la vie. Laisse toute espérance : tu sortiras de l’apparence actuelle de ta vie, mais jamais tu n’échapperas à la vie. — Et toi, dis-je à l’insecte, tu es entré au cercle du mouvement et de la conscience. Tu ne reposeras pas de nouveau dans la vie plus dormante et plus rêvée de la plante. Laisse, laisse toute espérance. »

Le barbare se leva. Il fit vers Psychodore un pas menaçant. Un double geste de ses deux mains parut enfermer le cynique dans les quatre murs d’une prison. Cependant il continuait son étrange discours :

— Et je te dis à toi, homme : « Tu es entré au cercle de la pensée. Laisse toute espérance d’en sortir jamais. »

Puis les bras et les regards dirigés vers le ciel, il cria :

— À toi, Dieu, je dis : « Tu es le centre de l’enfer, et tu es l’enfer tout entier. Quelle espérance aurais-tu de t’évader hors de toi qui es tout ? »

— Des sages ont cru que Dieu se fuyait et se dispersait en ses créatures.

Le barbare eut un ricanement éclatant comme un cri de corybante :

— Ah ! ah ! ah ! Centre, tu rayonnes, essayant de t’évader de toi-même. Tu t’élargis, toi et ta souffrance. Ô cercle, tu t’agrandis, dans l’espoir fou d’être le cercle qui sortira du cercle. Mais Dieu, quoiqu’il fasse, est toujours partout. Il est le non-être apparent qui complète toutes les apparences d’être. Il est pour chacun tout ce qui s’étend en dehors de ses limites. Tu marches, tu vis, tu respires en Dieu. Tu es une île flottante que cette mer inonde et transporte. Tu es un présent pauvre. Mais il a pris déjà tous tes hiers et il possède tous tes demains. Tu as pour viatique dans ta course éternelle quelques misérables souvenirs changeants. Il est tous tes oublis, et toutes les prévisions qui te manquent. Il est, dans l’instant même que tu crois à toi, tout ce que tu ignores de toi. Dans la tête du taureau ou du lion, il est la pensée humaine qui souffre comme souffre au ventre de la mère l’enfant qui n’est pas encore. Dans la plante, il est la conscience animale ; et, dans la pierre sans vie, il est la vie. Homme, animal, plante, pierre, vous êtes d’apparents sommeils de plus en plus profonds. Mais Dieu est, en chacun de vous, la veille éternelle grâce à quoi le sommeil rêve et s’agite. Par chacun de ses efforts impuissants vers le non-être, innombrablement il Est. Il est la fatigue de toutes ses aspirations au repos. Pauvre Dieu, qui voudrait s’oublier, se distraire, s’échapper à lui-même et qui partout se retrouve tout entier ; et qui a de soi une conscience d’autant plus claire qu’il a tenté de s’éteindre en une créature plus ténébreuse. Laisse toute espérance, pauvre Dieu, pauvre Dieu…

Les derniers mots avaient été prononcés sur un ton inexprimablement désespéré. Un silence immense les suivit. Un abîme de silence sembla dévorer toute possibilité de joie.

Psychodore dut faire un effort pour prononcer une parole quelconque. Il dit, secouant tout son corps :

— Tu n’ajoutes plus : « Toi qui es entré ? »

— Non, s’écria le barbare. Et j’avais tort, tout à l’heure, d’adresser ces mots fous à toi, et à la fourmi, et à la pierre. On n’entre pas, et on ne sort pas. D’un point à un autre point du Dieu-Enfer, on s’agite.

Le vaticinateur baissa la voix, se parlant à lui-même. Psychodore crut entendre :

— Non, on ne s’agite même pas. Mais cet homme ne comprendrait point comment l’apparente mobilité dans l’espace et l’apparente mobilité du temps se composent pour former la réelle immobilité de l’immense et de l’éternel.

Puis il reprit sur le ton de tout à l’heure le discours qui sans doute lui paraissait d’une exactitude suffisante pour un auditeur un peu méprisé :

— Mais comment sortirait-on du Tout ? Commencement et fin sont de pauvres mots humains. Vous croyez, les disant, dire quelque chose. Vous ne dites rien et vous faites rire lugubrement la douleur éternelle de Dieu. Ou plutôt, croyant exprimer des réalités et des absolus, vous n’indiquez que de vaines apparences ; vous prenez, naïfs, le voile le plus extérieur du symbole pour le centre de la vérité. Le soleil disparaît à tes yeux. Mais il continue de brûler et, quand tes yeux l’ont vu, il brûlait déjà. Il n’y a pas de changement.

— Pas de changement !… s’écria Psychodore.

Son esprit s’irritait contre le barbare et à la fois contre ce Zénon venu d’Élée qui, par le mouvement de sa langue, niait tout mouvement. Il voulait répondre. Mais le barbare fit, avec une autorité souveraine, le geste qui impose silence. Et il dit :

— Il y a des changements pour tes yeux, voyeurs de minces superficies, et chaque réalité porte dans l’éternité des vêtements innombrables. Mais, sous les vêtements que lui enlève sa servante la mort et sous les vêtements dont la couvre sa servante la naissance, elle reste elle-même. N’espère ni ne crains. Quand j’employais ces mots, je disais, absurde, des pauvretés humaines.

Le barbare s’éloigna. Et il criait encore au cynique immobile :

— Délivre-toi de toute espérance et délivre-toi de toute crainte. Car, depuis toujours et pour toujours, ineffablement, tu Es.

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