‹ Les Voyages de PsychodoreChapitre 24 sur 28 · Le Lieutenant de Philippe

Le Lieutenant de Philippe

Psychodore marchait sans regarder autour de lui. Les paroles apportées par le hasard lui apprenaient qu’il était en Macédoine et il n’avait rien à voir dans cette contrée banale.

Il allait presque somnolent. Des éclats de rire l’éveillèrent. Il aperçut une bande de lourds nigauds tout secoués de gaîté. Un de ces rieurs grossiers, un très jeune homme, criait :

— Tu n’es pas assez vieux, vieux fou.

Le lourdaud s’adressait à un vieillard tout cassé, qui s’éloigna, longtemps suivi par les quolibets et les rires.

Psychodore, marchant aux côtés du vieillard, l’entendit murmurer :

— Ces imbéciles croient que le temps existe. Ils ne savent pas quelle vie est la mort, quelle mort est la vie. Ils ignorent les lacunes des choses regardées avec des yeux un peu plus perspicaces que les leurs ; ils ignorent la merveilleuse continuité des choses vues par un œil qui sait pénétrer plus profond encore.

Puis il se tut. Et Psychodore lui dit :

— Je te salue, toi qu’on appelle fou parce que tu es un sage.

Mais le vieillard ajouta :

— Et surtout parce que je fus lieutenant du roi Philippe.

— Quel âge as-tu donc ? demanda le cynique étonné.

L’autre sourit amèrement.

— Tu doutes, toi aussi, répliqua-t-il, et tu es peut-être incapable de comprendre le sens de mes paroles.

— Je les devine pleines de mystérieuse sagesse. Mais je ne parviens pas à les ouvrir.

— Écoute donc. Je suis né — pour parler votre langue — un an environ après ce que vous appelez la mort de Philippe.

— C’est pourquoi ces hommes nient que tu aies pu être officier dans ses armées.

Le vieillard, parmi des gestes d’impatience :

— Je n’ai servi dans aucune armée. J’ai été un lieutenant, non des armées de Philippe, mais de Philippe lui-même. J’ai fait partie de l’ensemble qu’on appelle Philippe. Je fus une de ses âmes secondaires, une de celles qui reçoivent les ordres de l’Âme principale et les font exécuter.

— Je me sens respectueux et ému comme à l’approche d’une initiation. Parle, sage vieillard qui sais des choses ignorées de tous.

— Écoute. Il n’y a que des âmes. La matière est une apparence. Suppose un œil puissant qui regarde ce que tu appelles ton corps, que verra-t-il ?

— Je ne sais.

— Il verra des atomes, non point resserrés et accrochés les uns aux autres, comme le crurent Leucippe et Démocrite, ces naïfs, mais séparés par des abîmes de vide. Suppose que cet œil agrandisseur te déploie aussi vaste que le ciel nocturne : entre les innombrables atomes qui te composent, les vides seront aussi larges qu’entre les étoiles qui composent le ciel. Car le ciel n’est pas plus solide qu’un corps d’homme ; il n’est pas une voûte qu’un vol assez haut pourrait heurter ; le zénith n’est qu’un horizon qui reculerait toujours devant le vol comme le ciel qui borne ta vue en avant recule devant ta marche. Le ciel est un gouffre où flottent des lumières. Et toi aussi, pour des yeux pénétrants, tu te dissous et te disperses en un espace informe où des atomes s’agitent — car rien n’est immobile — dans d’effroyables abîmes. Mais le véritable atome est nécessairement sans étendue. Car la pensée humaine elle-même, infiniment plus faible que la réalité, peut toujours diviser l’étendue. Ces atomes sont des nœuds de force rayonnante ; ces atomes sont des âmes.

« Ton corps est une armée d’âmes. Supprime tous les soldats de la phalange, il n’y a plus de phalange. Supprime tes âmes, il n’y a plus de corps.

— Je croyais, dit Psychodore, n’avoir qu’une âme.

— Tu as une Âme qui commande, une Âme qui est le général de cette armée. Une armée marche sous la conduite d’une seule pensée. Aussi ton corps. Sauf dans les périodes de soulèvement où, parmi les soldats d’hier, des chefs soudains se révèlent.

— Je comprends.

— Mais garde-toi de croire que toutes tes âmes soient égales. Quelques-unes, sous le commandement suprême, commandent dans une certaine mesure. Elles sont tes lieutenants. Elles transmettent tes ordres et, dans les cas pressants, peuvent prendre quelque initiative. « Hier, je marchais en rêvant. Je me suis trouvé sur le bord d’un gouffre imprévu et j’ai reculé avant de savoir où j’étais et ce que je faisais. Quelqu’un, qui n’était pas Moi, avait su en moi. (Tu résous sans peine, si tu n’es pas un sophiste, l’équivoque apparente du même mot répété pour désigner deux choses ; l’armée quelquefois porte le nom de son général ; Moi signifie tantôt un chef, tantôt un ensemble : de même que l’Un peut dire Dieu ou dire l’Univers…) Donc un officier avait su ce qu’ignorait le commandant, avait donné les ordres urgents, s’était fait obéir. Et c’est à la présence d’esprit de ce chef subalterne que l’armée entière doit son salut.

« L’autre jour, mon pied nu a écrasé un scorpion qui venait de me piquer. Mais c’est un officier de ce fragment d’armée, un officier de mon pied, — ce n’est pas Moi — qui avait donné l’ordre. Car j’ai connu en même temps l’injure et la vengeance.

« Sais-tu ce que c’est qu’une naissance ? C’est la levée d’une armée. Cette armée va grossissant ; puis elle lutte pour maintenir sa force ; puis, malgré ses efforts, sa puissance décroît. Et c’est, enfance, âge mûr, vieillesse, toute la vie. Quand l’armée se disperse, c’est la mort. Mais tu entends bien que personne ne meurt, car l’armée n’était personne. Le général survit, et chacun des officiers, et chacun des soldats. Quand on dit que tu meurs, ton Âme principale est une reine dépossédée. Quelquefois elle s’en va, noble et dédaigneuse exilée. Mais, si des passions grossières l’attachent au peuple en révolte, il arrive qu’elle lutte douloureusement et désespérément jusqu’au bûcher. Parfois même, misérable, elle continue dans l’urne un combat perdu d’avance.

« Philippe était avide de commander. Autant qu’on peut se rappeler et mesurer d’aussi étranges choses, il me semble qu’il combattit pendant des mois avant d’abandonner le peuple qui forma son corps. Ah ! si je pouvais dire l’histoire de Philippe dans le sépulcre et ses luttes effroyables dans l’urne, champ de bataille étroit, et ses défaites et ses désespoirs, je chanterais un poème plus étonnant que celui de ses conquêtes et des victoires de son fils, un poème plus beau et plus terrible que l’Iliade. Et les Athéniens eux-mêmes pleureraient sur leur vainqueur. »

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