Le Suicide
Psychodore vieilli marchait péniblement. Il suivait les routes faciles et banales. Depuis dix ans il n’avait pas fait une seule rencontre intéressante. Depuis dix ans aucun rêve consolateur ne lui avait rendu le fantôme d’Athénatime.
Il s’assit au bord du chemin et, selon une coutume prise après quelques années de solitude, il se parlait à lui-même :
— Psychodore, que fais-tu encore dans cette vie ? Rien de nouveau ne se présente à tes yeux et le trésor de ton passé s’appauvrit. Chaque jour t’enlève un souvenir et fane ceux qu’il te laisse. Psychodore, tu devrais mourir, d’un geste libre. Voici déjà l’ennui sur toi, et la faiblesse languissante des vieillards. N’attends pas les infirmités probables. Va, d’une marche voulue, retrouver Athénatime.
Il parlait assez haut et n’apercevait pas un autre vieillard qui, depuis quelques instants, s’était assis près de lui. Mais soudain il se retourna. Une voix avait affirmé :
— Il ne faut jamais se tuer.
— Pourquoi ? demanda le cynique.
— Écoute et comprends, homme que je ne connais pas. Les destinées veulent savoir comment tu porteras l’ennui. Elles veulent savoir aussi comment tu porteras les infirmités. Il faut répondre en souriant à toutes les questions que nous posent les Moires. Fuir son destin est une lâcheté inutile.
— Tu parles mal, ô étranger. La lâcheté, c’est de craindre la mort.
— La lâcheté, c’est de céder à sa plus grande crainte. La mort t’apparaît un refuge commode où tu veux fuir des maux qui te font peur.
— J’aurais beaucoup de choses à te répondre sur ce point. Mais pourquoi prétends-tu que mon geste serait inutile ?
— Les destins sont plus obstinés que nous. Ils savent nous retrouver partout et ils nous posent de nouveau les questions auxquelles nous avons refusé de répondre. Les nœuds qu’ils nous présentent doivent être dénoués par les mains patientes du temps non tranchés par le fer. Le geste qu’Alexandre fit à Gordes éluda un oracle équivoque et indifférent, non une vraie destinée. Les vraies destinées ne se laissent point éluder.
— Tu sembles supposer, ô barbare, que, si je mourais volontairement, je serais condamné à renaître pour revivre la même vie et pour rencontrer devant moi les mêmes obstacles.
— Précisément.
— Donc tu dis des choses impossibles. Tout se tient, ô mon frère en vieillesse. Pour renouveler ma vie, il faudrait renouveler l’univers. Il faudrait que hier fût une seconde fois et occupât demain. Mais, alors, où se placerait demain ? Vraiment, barbare, je crois que tu es fou.
Psychodore éclata de rire. Puis il continua, se parlant à lui-même :
— La vie est un cercle éternel. Je revivrai exactement et nombreusement mon existence présente et déjà une infinité de fois je l’ai épousée. Mais la Grande Année qui emporte en son mouvement tout le cycle des nécessités dure sans doute des milliards de milliards de siècles. Quand elle sera de nouveau au point où elle est, je serai de nouveau assis sur cette poussière, je prononcerai les paroles que je prononce et j’aurai le même désir de mourir. Mais, jusque-là, je ne puis craindre la menace que ce fou va me répétant dans l’éternité.
Or « ce fou » interrogea :
— Crois-tu donc que tes réalités soient nécessairement mes réalités ? Je n’ai pas dit que par ta faute l’histoire extérieure recommencerait tout entière avant le temps. Mais des événements différents pour les autres yeux seraient à tes yeux les événements d’aujourd’hui. Aveugle aux choses que verraient les autres, tu marcherais parmi un spectacle aperçu de toi seul, et tous t’appelleraient fou. Ou peut-être, fantôme douloureux qui se croit un vivant, tu recommencerais, dans un pays fantomatique créé par ta seule inquiétude, le cauchemar aujourd’hui. Je n’ai pas la prétention, homme, de dire tous les moyens que peuvent employer les destinées. Je sais seulement qu’elles sont puissantes, qu’elles sont inexorables et qu’il est vain d’essayer de les tromper. Et je te dis, en deux mots toute la sagesse : Supporte et abstiens-toi.
Psychodore se tut un instant, songeur. Puis il voulut répondre. Mais il vit que le barbare s’était levé d’auprès de lui et que déjà il disparaissait à un coude de la route.