‹ Les Voyages de PsychodoreChapitre 26 sur 28 · Les Étages

Les Étages

Psychodore n’aimait pas Aristote. Souvent ses méditations gourmandaient cet orgueil qui croyait, quand il n’était point d’accord avec Platon, posséder à lui seul toute la vérité :

— Naïf, tu n’admets que la réalité du lieu occupé par ton esprit et la pauvre étendue que ton regard enveloppe. Tels les Enracinés qui niaient l’autre côté de la montagne. Tu es le soupçonneux qui appelle menteur quiconque sorti de ton pays intellectuel conte des régions étrangères.

« Or tu es celui qui a peu voyagé. Tu es un timide. Tu n’es pas le conquérant qui envahit comme une mer débordée ; tu es le petit commerçant tremblant qui obole par obole remplit de richesses pauvres un étroit trésor. Puis tu viens, fou d’orgueil, proclamer : « Je suis le seul riche ; mes oboles de cuivre sont seules réelles, mais les talents d’or de Platon n’existent point. Il n’y a pas d’or : je n’en ai jamais vu.

« Oui, tu es un timide. Tu as dit aux physiciens : Il faut s’arrêter. Tu croyais à la réalité des limites. Ah ! combien m’est plus amie que ta vérité linéaire et étroite la vérité cyclique et large de Pythagore ou de Platon. Tu n’as jamais vu dans la ténèbre que la lueur de ta lanterne et tu as fermé des yeux lâches quand la foudre a illuminé l’étendue. Mais eux, ces guetteurs d’éclairs, ils ont su un peu de la beauté du ciel qui s’ouvre ; ils n’ont pas réduit l’espace au tâtonnement de leurs mains et resserré le temps entre la folie d’un commencement et la folie d’une fin. Ils ont su un peu l’éternité qui se recommence et qui nous recommence.

« Une infinité de fois, en ce même lieu, pendant que le même vent balançait sur ma tête la même verdure, je me suis dit ce que je me dis maintenant. Une infinité de fois je me le dirai. Il ne faut pas s’arrêter, ô Aristote. Tu commets, quand tu arrêtes ta pensée, une brutalité arbitraire. Car pourquoi l’arrêtes-tu ici plutôt que là ? La réalité ne s’arrête point. Le monde n’a point commencé et il ne finira pas. Ni le néant ni le chaos ne sont concevables. Le cercle harmonieux tourne depuis toujours et pour toujours. Et me diras-tu, naïf Aristote, le point où commence la circonférence, le point où elle finit ?… »

⁂

Mais Psychodore, sortant soudain de sa méditation, vit ce qui était devant lui. Une ligne de maisons, comme un côté de rue, s’allongeait à sa droite et à sa gauche, aussi loin qu’il pouvait voir. C’étaient de pauvres tanières basses et sans étage. Rien ne paraissait interrompre leur ligne monotone. Entre elles le regard du philosophe chercha inutilement un passage.

Le cynique haussa les épaules devant cette monotonie infinie et de son bâton il frappa contre la porte la plus voisine. Seul un bruit de vide longuement répondit.

Le philosophe attendit un moment, puis il souleva un loquet, tira la porte à lui et entra. Or il vit, couvert d’un manteau de laine bise et un bâton à la main, un homme dont l’aspect l’étonna. C’était un vieillard aux longs cheveux blancs, à la longue barbe blanche.

— Qui es-tu ? demanda le philosophe.

Le vieillard, pour toute réponse, fit la même question :

— Qui es-tu ?

— Je suis Psychodore.

Mais le vieillard répéta :

— Je suis Psychodore.

Et le cynique vit que ce vieillard lui ressemblait ; et ce vieillard faisait, en même temps que lui, les mêmes gestes que lui. Alors l’un d’eux — lequel ? — éclata de rire :

— Ah ! dit-il, si tu n’es que Psychodore…

Mais l’autre, avec un rire semblable :

— Ah ! si tu n’es que Psychodore…

Le philosophe, frissonnant, n’osa plus parler.

Il tourna le dos au vieillard qui lui ressemblait ; mais le vieillard fut devant lui. Il revint à la porte par laquelle il était entré : sur le loquet une autre main appuya en même temps que la sienne. Poussée par deux efforts simultanés, la porte néanmoins résista. Deux mouvements semblables firent glisser un large guichet pratiqué vers le haut. Deux curiosités regardèrent ensemble, virent avec un frisson fraternel que le sol avait monté dehors, condamnant cette porte, et probablement les portes voisines, et peut-être toutes les portes de la demi-rue infinie.

— Sans doute, dit Psychodore, je suis dans ma vie. On ne peut plus reculer quand on est entré.

Et la phrase naïvement rêveuse et résignée fut dite en même temps par le Psychodore que Psychodore voyait.

Le philosophe, s’éloignant de la porte, marcha droit devant lui. Maintenant, il ne voyait plus son double. Mais, comme si ses yeux s’étaient transportés à quelque distance, il se voyait lui-même.

Il suivit un long couloir ennuyeux. Il arriva à une autre porte et la poussa. Elle s’ouvrit sans difficulté. Mais Psychodore fit un pas en arrière.

Un abîme s’avançait devant lui. Il revint et, se penchant, regarda. Il ne put voir le fond du précipice qui semblait infini. Mais un escalier tournant et ruineux plongeait dans ce vertige et Psychodore mit le pied sur la première marche.

⁂

Quelques degrés descendus, il trouva une porte entr’ouverte et entra. La caverne ne contenait que la rigidité d’un cadavre. Au-dessus, dans la nuit qui s’effritait, une inscription disait un nom, et quelques actes, et quelques paroles. Et c’était comme, dans la nuit qui commence, de rares sommets éclairés par le soleil déjà disparu.

Àdes distances inégales, tout le long de l’escalier de plus en plus ruiné, d’autres portes s’ouvraient dans le mur à pic. Chaque crypte contenait un mort à la figure plus rongée que celle des morts supérieurs et une inscription plus indéchiffrable que les précédentes.

L’escalier, vertige de plus en plus branlant, manqua sous le pied de Psychodore. Le philosophe tomba, disant :

— Je roule dans la mort…

… Mais il revint à lui. Il était au bord de l’abîme sur une corniche étroite. Derrière, une ouverture s’enfonçait. Dès qu’il put remuer, il se réfugia dans cette nouvelle grotte.

Aucun mort ne l’attendait dans cette demeure. Pourtant au fond de ce vide, une inscription tombale, vague dans la ténèbre. Le cynique se frotta le front et, comme si son geste eût fait de la lumière, il put lire :

— Ci-git Psychodore fils de Psychodore, disciple de Diogène, amant d’Athénatime. Ayant perdu celle qu’il aimait, il voyagea. Il visita des peuples étranges : les Enracinés qui nient l’espace au-delà de l’horizon, les Sans-Yeux qui ne connaissent que l’étendue linéaire, les Invisibles qui sont des dieux à leurs femmes tremblantes…

L’épitaphe continuait longtemps, rabâcheuse comme une mémoire de solitaire. Mais certaines parties étaient peu lisibles, rongées de mousse ou d’oubli. Les dernières paroles que le philosophe parvint à déchiffrer disaient :

— Une fois, il tomba, roulant tout le long d’une Grande Année. Et, après cette chute, il se retrouva au même point…

L’inscription avait encore quelques lignes. Mais les caractères étaient informes. Sur eux flottait comme une ténèbre malicieuse. Psychodore ne put reconstituer un seul mot.

⁂

Quand il sortit de son sépulcre, l’abîme était comblé. Il regarda derrière lui, et il ne vit plus ni montagne, ni escalier, ni portes, ni cavernes. Mais il était perdu au milieu d’une immense plaine nue et, autour de lui, l’espace était muet…

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