‹ Les Voyages de PsychodoreChapitre 6 sur 28 · Le Dieu visible

Le Dieu visible

La femme nue, apercevant Psychodore, resta d’abord immobile, toute paralysée d’étonnement. Les yeux fixes semblaient s’agrandir à mesure que le philosophe approchait. Quand il ne fut plus qu’à un stade, la femme, envoyant des baisers de ses mains envolées comme des ailes, se mit à danser la plus imprévue, la plus joyeuse et la plus adoratrice des danses.

Il n’avait plus que dix pas à faire et leurs mains pourraient se toucher. Alors la danseuse s’arrêta, se jeta à genoux et, les bras tendus comme des prières, elle se mit à parler. Son accent était lent et solennel. Ses regards étaient des ardeurs inquiètes. Et il y avait, dans toute sa soumission, plus de joie que de crainte.

— Cette femme, songea Psychodore, est prise sans doute de folie soudaine. Son attitude, ses gestes, le son ému de sa voix, et ceux des mots que je comprends affirment également que je suis un dieu.

Psychodore, qui avait quelque orgueil peut-être mais nulle vanité, éclata de rire. La femme regarda, en une émotion incertaine, le dieu qui riait. Un instant, elle trembla, comme sous un bruit de tonnerre. Bientôt elle sourit. Le dieu ne paraissait pas méchant.

Or le dieu parla. Il dit, en des mots que l’adoratrice ne comprit point :

— Je suis un dieu qui a faim.

Si les paroles d’un dieu, surtout prononcées en une langue inconnue, s’embrument de quelque mystère, ses gestes sont probablement plus clairs. La femme ne sut point les merveilles dites en un difficile langage liturgique et pourtant elle promit d’apporter de la nourriture.

Elle partit, rapide. Mais souvent elle se retournait, craignant peut-être que le dieu vînt à s’évanouir. Parfois elle essayait de répéter les mots grecs qu’elle avait entendus. Ses lèvres barbares les déformaient bizarrement. D’ailleurs, répétées par une bouche humaine, les paroles divines se vident toujours de leur sens.

⁂

Le dieu débonnaire, debout sur le sable brûlant, attendait.

Du temps passa qui parut long à l’estomac du dieu. Dans l’espoir qu’Athénatime charmerait de sa présence fantômale le vide de l’attente, Psychodore ferma les yeux. Quand il les rouvrit, une théorie de femmes nues venait vers lui. D’un pas lent, sur deux rangs, la procession avançait. Les bouches chantaient on ne sait quelle vague litanie. Entre les deux rangées, la femme à qui le dieu avait parlé marchait. Parfois les autres se taisaient et, dans le silence ému, elle balbutiait, tremblante de joie mystique, les mots dits par le dieu. Ils étaient si déformés au passage des lèvres barbares que Psychodore les eût compris moins que les paroles étrangères.

Psychodore regardait la bizarre cérémonie. Son corps se réjouissait et s’impatientait car chaque femme portait dans les mains quelques fruits des oasis, dattes ou bananes.

Les femmes entourèrent le dieu d’un triple cercle de nudités agenouillées. Celle qui avait amené les autres prit les fruits dans les mains les plus proches. Elle les offrit avec des mots qui parurent au philosophe, pourtant habitué à tant de langages humains, singulièrement profonds et mystérieux. Or c’étaient, déformés par les lèvres barbares et solennisés d’adoration, les mots pauvres par lesquels Psychodore avait dit : « J’ai faim. »

Psychodore reçut les fruits en souriant et mordit dans l’un des plus beaux. Aussitôt les femmes se relevèrent et le triple cercle se mit à danser joyeux devant le dieu bon qui avait agréé l’offrande.

⁂

Tandis que Psychodore mangeait parmi les danses religieuses, des cris hostiles arrivèrent et le philosophe aperçut à l’horizon une course furieuse d’hommes nus. Les femmes tremblantes se pressèrent contre lui, comme s’il pouvait à lui seul les protéger.

Psychodore conseilla :

— S’ils sont méchants, fuyez.

Or elles essayèrent, en une joie, de répéter ce qu’avait dit Psychodore. Déformées d’ignorance, d’accent étranger et de bonheur, les syllabes craintives devenaient on ne sait quel chant de victoire. Étonné de tant de bizarreries, étonné de ce qu’aucune de ces femmes ne se tournait du côté du danger, le cynique s’avoua qu’il ne comprenait rien à ce qui se passait et passivement il attendit. D’ailleurs, il n’était peut-être pas dans une réalité folle, mais dans un rêve.

Les hommes se précipitèrent, hurlant et frappant, sur les femmes. Psychodore leva son bâton. Il fut désarmé à l’instant et, sans qu’on lui fît de mal, on lui arracha aussi son manteau. Sur le manteau et sur le bâton les hommes nus s’acharnèrent, en une rage. Et ils adressaient à Psychodore des paroles de reproche.

Les femmes fuyaient parmi des lamentations vers l’oasis invisible. Les hommes les suivirent. Parfois un homme se jetait sur une femme pour des coups ou pour des caresses. Les femmes, qui fuyaient ces hommes, se précipitaient parfois sur quelqu’un d’entre eux et aussitôt elles s’effaraient comme au contact d’un être invisible.

Psychodore marchait derrière l’étrange spectacle mouvant. Il était entouré de stupeurs. Pourquoi, par exemple, ces hommes avaient-ils, comme on s’acharne sur deux ennemis, déchiqueté jusqu’aux moindres lambeaux de son manteau, pulvérisé jusqu’aux moindres débris de son bâton ? Pourtant nul ne lui avait fait de mal et même, quand il avait été nu comme eux, leurs reproches s’étaient bientôt apaisés.

Psychodore essayait de s’expliquer tout cet incompréhensible :

— Peut-être ces femmes adoraient mon manteau et mon bâton. Et ces hommes ne sont point religieux. C’est pourquoi ils ont détruit ce qu’il y avait en moi de divin.

Mais il reprenait :

— Ce n’est pas tout à fait cela. Elles ont vraiment l’air de ne point voir ces hommes. Si J’essaie de trouver le sens des reproches qu’ils me lançaient je crois distinguer cette idée folle : « Pourquoi t’es-tu rendu visible par des artifices grossiers ? Ton bâton et ton manteau sont deux crimes contre la loi que tous les dieux jusqu’ici respectèrent. » Ils ajoutaient, il me semble, que des dieux visibles ne tarderaient pas à être méprisés, ne seraient plus bientôt que des hommes.

⁂

L’oasis, maintenant, était proche. Des accents précis comme des ordres sortirent de la bouche de quelques hommes. Tout le monde s’arrêta.

Les hommes formaient un cercle autour du troupeau agité des femmes. Soudain, se jetant tous à la fois sur elles, ils les possédèrent. Ensuite les femmes, agenouillées, adorèrent. Tantôt elles faisaient face à l’adoré, tantôt elles lui tournaient le dos. Beaucoup fermaient les yeux ; les regards des autres étaient vagues.

« Est-ce que réellement elles ne les verraient pas ? » se demandait Psychodore. Et il approchait du groupe étrange.

Les hommes s’éloignèrent silencieusement et les femmes, immobiles, continuèrent d’adorer les dieux absents.

Psychodore leur dit enfin :

— Il n’y a plus personne.

Tous les regards se tournèrent vers lui, lents et extatiques. Puis les femmes se dressèrent péniblement, trop alourdies de joie. Autour de lui elles se pressaient. Les lèvres voulaient toutes mettre sur sa chair des baisers de gratitude. Des paroles, d’ici, de là, s’élançaient en un désordre heureux et bondissant. Puis des groupes chantèrent sur des rythmes religieux. Et les cantiques semblaient, comme les paroles libres, signifier, étranges :

— Ô toi qui es, rendus visibles en une forme unique, tous les dieux d’ordinaire épars et invisibles…

⁂

Quelques-uns des hommes lointains se retournèrent. Sans doute, la liturgie de ce jour-là avait pour eux quelque chose d’anormal. Car ils frappaient sur l’épaule de leurs compagnons. Bientôt, d’une marche d’abord hésitante mais qui de plus en plus devient décidée et rapide, ils revinrent.

Ils se jetèrent, frappant sans crier, sur les femmes. Elles s’affolaient et fuyaient au hasard, courant souvent vers les coups qu’elles voulaient éviter. Deux ou trois hommes furent renversés dans la tourbillonnante bousculade. Les femmes se heurtaient à eux comme à un obstacle inaperçu. Cependant la plupart de ces malheureuses se tournaient vers Psychodore. Elles lui criaient des supplications, des blasphèmes, des reproches de trahison.

Des hommes vinrent au philosophe et le considérèrent avec stupeur. Ils le saisirent et longtemps le tournèrent, le retournèrent, étudiant tout le détail de son corps. Les regards s’enfonçaient particulièrement curieux dans ses narines, dans sa bouche que les mains ouvraient brutalement. Ils semblaient chercher la cause mystérieuse de quelque effet affolant.

L’accent des paroles dites exprimait une inquiétude qui s’alourdissait jusqu’au découragement.

Enfin tous parurent renoncer à comprendre. Ils frappèrent Psychodore avec violence. Puis leurs gestes et leurs cris lui ordonnèrent de s’éloigner.

⁂

Depuis plusieurs heures, Psychodore marchait au hasard. Il craignait de revenir vers les hommes nus qui sans doute l’auraient tué. Il s’indignait pourtant à l’idée de partir sans savoir. Et, dans la monotonie du désert, il ignorait où le conduisait l’incertitude lente de ses pas.

Le soleil avait disparu. Le philosophe s’assit sur le sable brûlant tout à l’heure mais que déjà la nuit rafraîchissait. De derrière une de ces collines mouvantes que le vent soulève comme des vagues un peu plus durables, une forme bondit, s’élança sur le cynique. Avant qu’il pût se défendre contre le fauve probable, il était saisi, roulé dans un tourbillon de caresses.

Il repoussa l’être. Et il reconnut la première femme rencontrée au désert. Elle avait réussi à s’échapper et à le suivre. Elle s’irrita d’abord de voir refuser ses baisers. Mais bientôt elle dit des mots de soumission. Et Psychodore accepta quelque temps cette compagne docile.

Elle le conduisit à une oasis étroite comme une cabane. Il n’y avait là qu’un puits saumâtre recouvert par deux dattiers. Ce lieu pauvre était abandonné et ils en firent leur demeure.

Psychodore désirait rester avec cette femme assez longtemps pour entendre parfaitement sa langue et pour connaître d’elle le mystère de son pays. Quand, sans erreur possible, il comprit ses discours, voici ce qu’elle lui expliqua :

⁂

— Il semble, à tes paroles, Ô dieu, qu’il y ait des pays singulièrement différents du mien. Et tu feins d’ignorer ce qui se passe chez nous. Sans doute, tu te moques de ta servante. Mais elle dira, comme si tu ne le savais pas, ce que tu lui ordonnes de dire. Car les dieux ont tous les droits sur les faibles mortelles.

« Pourtant, toi que j’ai cru un dieu meilleur que les autres, tu es le plus méchant de tous, puisque tu me refuses tes caresses et que tu repousses mes baisers. Mais, peut-être, quand un dieu se rend visible, il a honte des attouchements d’une mortelle.

« Donc dans mon pays — puisque tu exiges, toi qui sais tout, que je parle comme si tu ignorais — les dieux sont invisibles à nos yeux. Et nous allons, toujours émues d’espérance et de crainte. Car un dieu est peut-être auprès de nous pour nous châtier ou nous récompenser. Parfois une voix sans corps nous trouble. souvent des coups nous affolent, nous immobilisant ou nous faisant fuir vers eux. Souvent aussi nous sentons de soudaines caresses, des joies mystiques pénètrent notre chair et les dieux nous fécondent. Ensuite, pendant neuf mois, nous marchons fièrement ; nous sommes peut-être chargées d’une mortelle dont les dieux aimeront la beauté ; peut-être même, ô gloire ineffable ! nous portons un fardeau de divinité.

« Moi, ta faible servante, j’ai eu ce vertigineux bonheur d’être neuf mois un tabernacle, de donner le jour à du divin, d’entendre sur mon giron de l’invisible qui pleure et de sentir des lèvres glorieuses s’apaiser à mes seins. Hélas | le jeune dieu mon fils est mort. Car les jeunes dieux, pendant un temps mal déterminé, sont mortels. J’ai même entendu des impies affirmer que tous les dieux meurent comme nous. Mais je n’en crois rien. Car les voix invisibles disent le contraire. Et des coups soudains et qui tuent punissent souvent celles qui osent de tels blasphèmes.

« Or tu es venu, toi, forme visible de ce que les contacts divins font rêver à nos yeux. Et j’ai dit à mes compagnes : « Les dieux ne sont plus qu’un Dieu. Et il se montre à nous. Et il est la beauté. Et il demande qu’on lui apporte à manger. Et il m’a dit des mots mystérieux et puissants qu’il convient de répéter à sa gloire. »

« Répétant les mots que tu m’avais adressés en une langue solennelle et liturgique, nous sommes venues vers toi et nous t’avons offert les plus beaux de nos fruits. Mais les voix lointaines nous ont injuriées. Nous avons cru que tu triompherais des voix lointaines ou que peut-être même elles venaient de toi pour éprouver notre piété. Et tu nous as battues ou tu nous as laissé battre. Puis tu nous as couvertes de caresses, et nous ne te voyions pas. Et nous t’avons revu. Et bientôt de nouveau nous avons été battues. Et ensuite tu es parti. Et, quand tu es venu d’abord, tu avais un bâton à la main et tu portais sur ton corps une lourde peau flottante. Maintenant le bâton et l’étoffe ne sont plus que des débris sur un sable lointain et tu es nu comme une femme. Mais moi je te reconnais malgré les signes disparus.

« Je t’ai suivi en me cachant. Je croyais, hélas ! que tu voulais mes seules caresses puisque c’est à moi seule que tu avais apparu d’abord ; je croyais que les malheurs m’étaient arrivés en punition d’avoir amené les autres. Et puis, quand sur ton corps divin mes compagnes ont posé leurs lèvres, j’ai souffert une douleur inconnue et que je suppose pire que la mort.

« Écoute-moi, ô dieu. Je suis heureuse parce que tu supportes ma présence. Je suis malheureuse parce que tu refuses mes caresses. Tu devrais, ô dieu, tantôt être visible et réjouir mes regards de ta beauté ; mais parfois aussi — puisque, visible, tu as honte des voluptés — tu devrais devenir invisible et échanger avec moi des baisers. »

⁂

Or Psychodore dit :

— Femme, je suis un dieu exilé dans un corps qui se voit toujours, que je le veuille ou non. Ou plutôt, je ne suis actuellement qu’un faux dieu. Reviens aux vrais dieux, aux dieux de ta patrie. Maintenant que je t’ai apporté le rêve et l’inquiétude d’autre chose, certes tu seras malheureuse. Mais hors de ton pays, — comme le poisson dans l’air libre ou comme l’oiseau dans la rivière, — ton cœur étoufferait dans un malheur irrespirable d’étrangeté et qui n’est point fait pour toi.

Il se leva. Son geste fut si impérieux que la femme n’osa remuer. Il s’éloignait à grands pas. Quelque temps il entendit pleurer. Puis il n’entendit plus rien.

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