Les Voiles d’Isis
Sous les morsures du soleil, Psychodore regrettait son manteau perdu au pays des Invisibles. Depuis son départ de l’oasis pauvre, nulle ombre ne l’avait soulagé. Or il se mit à courir, car il venait d’apercevoir — réalité ou mirage ? se demandait-il avec angoisse — de lointaines ruines.
Ces ruines n’étaient pas, heureusement, une de ces architectures fantastiques que la chaleur dresse et fait fuir sur les sables. C’étaient les restes d’une ville où s’agita jadis, parmi la joie chantante des eaux, parmi les émotions frémissantes des arbres, la diversité inharmonieuse des passions humaines. On ne sait quel cataclysme avait, deux ou trois siècles auparavant, détruit les verdures, desséché les puits et les ruisseaux, supprimé les orgueilleux Éphémères. Maintenant, ce lieu que des poètes patriotes proclamèrent le plus beau et le plus glorieux de la terre était déshonoré par des pierres croulantes que les sables recouvraient et découvraient selon leurs caprices semblables aux caprices de l’Océan.
Aux puissances dressées comme des défis survivent souvent de frêles choses épargnées par les désastres. Psychodore trouva, suspendu à un clou dans un dédale qui fut un palais, un manteau de soie pourpre lamé d’or. Certes il eût préféré à l’étoffe mince la laine qui protège contre le chaud et le froid. Il eût préféré à la teinture orgueilleuse le blanc simple qui repousse les rayons du soleil comme une armure repousse les flèches. Mais il savait, philosophe accommodant, se contenter de ce qu’il trouvait. Il détacha le poids inutile de l’or et jeta la pourpre sur ses épaules.
Contre un mur se dressait un sceptre étrange, long comme une houlette. Mais le haut, qui ne se recourbait point, portait, index levé, une main d’or. Psychodore, ayant arraché sans peine cette extrémité lourde et ridicule, eut un bâton presque aussi commode que le bâton brisé par les Invisibles.
En une ruine unique le palais écroulé se mêlait à un temple détruit. Quelques colonnes obstinées dressaient seules, sous le soleil, un orgueil que bientôt les vents renverseraient et qu’enseveliraient les sables. Mais un sanctuaire souterrain restait intact. Psychodore y trouva dans un coffre des grains de blé qui lui rendirent de la force. Il sourit aux innombrables dieux morts qui lui laissaient cet héritage.
— Car, leur dit-il, vous êtes morts, ô néants que plus personne n’adore.
Et il riait des figures de bêtes que certains barbares donnent aux dieux. Mais, au milieu des mufles divins et des becs divins, une forme se dressait imprécise et voilée. À ses pieds une inscription encore lisible interdisait, sous peine de mort, de toucher à son voile, qui était d’un noir menaçant.
⁂
Les philosophes sont curieux. Psychodore souleva le tissu noir qu’attristaient encore des améthystes. Il vit, au-dessous, un voile blanc. Il le souleva aussi malgré les rubis qui l’alourdissaient. Ce fut alors un voile bleu orné de diamants. Ses investigations continuées trouvèrent un voile vert chargé de saphirs, puis un voile rouge où des émeraudes ouvraient comme des yeux de devins morts.
— Quelle mauvaise plaisanterie ! dit Psychodore qui s’irrita.
Il déchira tous ces voiles dont le poids surchargé de pierres devenait pénible à soulever. Il trouva, cette fois, un voile plus pesant que les autres et singulièrement rigide : tissu seulement avec de l’or, il était maintenu par des baguettes d’or et par des cercles d’or. Le philosophe réussit pourtant à le soulever. Et il vit que, sous ce dernier voile, au centre du mystère, il n’y avait rien.
Alors il dit :
— Ces prêtres barbares connaissaient un peu la vérité, et leur symbole pauvre bégaie les premières syllabes de la phrase interminable qu’est l’univers. Oui, Isis ; oui, Nature ; oui, Dieu ; oui, Tout, ou quelque autre nom qu’on te veuille donner : tu es fait de voiles. Aucune de tes apparences n’est plus vraie ou moins vraie que tes autres apparences. Mais, ô prêtres vite lassés, on n’atteint jamais, pour tant de voiles qu’on soulève, au voile dernier. Il n’y a pas d’ultime apparence et tous les efforts pour approcher du centre nous laissent à la circonférence.
Puis Psychodore, agenouillé devant la place vide où se dressa l’insuffisant symbole, continua pieusement :
— Un, tu es le Père des nombres. Mais, dès lors que tu existes, tous les nombres existent. Et les nombres sont infinis. Ô Un éternel qui contiens l’infini des nombres… Ô nombres coéternels qui dites les diverses puissances de l’Un infini… Sans toi, nul nombre ne serait. Si un seul de vous, nombres, pouvait manquer, tous ses frères tomberaient au néant et l’Un avec eux.