‹ Les Voyages de PsychodoreChapitre 8 sur 28 · Les Pitaniates identiques

Les Pitaniates identiques

Un isthme étroit conduisait à une vaste presqu’île. Puissante, une muraille défendait le passage. Quand Psychodore parvint à la porte, des gardes armés lui crièrent :

— Ô homme, es-tu un Pitaniate identique ?… Les étrangers n’entrent pas ici.

Le cynique, dans un rire :

— Moi, j’entre partout. Je suis un chien.

Les gardes rirent aussi, entraînés peut-être par la gaîté simple du philosophe et, comme s’il avait prononcé un mot de passe, on le laissa entrer.

Il fit deux cents pas environ sans rencontrer personne. La ville était encore lointaine et les premières maisons de campagne elles-mêmes se dressaient à quelque distance. À un coude de la route, une femme releva la tête et le regarda. Elle était couchée bizarrement, les membres repliés sous elle comme les pattes d’un chien qui dort.

Elle avait de bons yeux dévoués et son sourire était une caresse craintive. Elle marcha vers le passant, à quatre pattes d’abord. Mais soudain son visage rougit comme celui du prêtre simple qui dans une cérémonie a oublié quelque détail pompeux et rituel. Un mouvement brusque la dressa. Et elle dit, d’une voix plus soumise que son attitude première :

— Veux-tu être mon maître ?

— J’ai bien assez d’être le mien, répliqua Psychodore sans interrompre sa marche.

Mais elle :

— Oh ! sois mon maître. Tu as l’air si bon. Si tu savais combien je suis malheureuse…

Psychodore s’arrêta. Sa main était tentée de caresser cette femme dolente comme on flatte un animal familier. Elle, cependant, continuait :

— Mon maître est mort. D’ailleurs, il était méchant.

Elle baissa la voix, ses yeux devinrent malicieux comme pour une confidence grivoise, et elle murmura :

— Mon maître était un loup qui me mordait.

Psychodore crut traduire exactement :

— Ton mari, dit-il, était méchant et te battait ?

— Il me battait un peu de la sixième heure de la nuit à la sixième heure du jour. Mais, de la sixième heure du jour à la sixième heure de la nuit, il me mordait cruellement.

Psychodore répondit :

— Je te plains dans ton passé. Et je me réjouis dans ton présent, puisque cet homme est mort.

— Je ne pleure pas, lamenta-t-elle, le maître mort qui était méchant ; je pleure de n’avoir plus de maître. Sois mon maître, toi qui es bon.

— Je ne puis rien pour toi. Mon âme reste fidèle à un souvenir. Et je ne suis qu’un passant.

— Un passant ? s’étonna-t-elle. Tu n’es point de ce pays ? Malheureux !… Et connais-tu seulement les mystères de Pitane ?

— Je les connaîtrai, répliqua Psychodore, si tu veux bien me les enseigner.

Il s’assit au bord de la route.

La femme regarda le ciel, regarda la terre.

— Hélas ! gémit-elle, le soleil est bien haut et nos ombres, bien courtes. Fuyons jusqu’à ma maison avant que la sixième heure ouvre la porte du mystère bestial.

Psychodore la crut folle. Néanmoins il se leva et la suivit. Mais elle eût voulu courir et le philosophe refusait de hâter son pas grave.

Elle donnait des signes d’inquiétude grandissante. Elle regardait avec désespoir le soleil monter et les ombres diminuer.

— Une minute encore, dit-elle enfin, et le soleil est au milieu de sa course.

D’un mouvement brusque et imprévu, elle se jeta au cou de Psychodore et mit un baiser sur les lèvres du philosophe.

Or le cynique se crut la proie qu’un rêve moqueur bafoue. Avant qu’il eût pu repousser la femme, il ne sentait plus des mains sur ses épaules, mais des pattes, et une langue large lui léchait le visage. La femme avait disparu et une chienne caressante se suspendait à lui.

Il la déposa à terre et, suivi de l’animal fidèle, il continua sa route.

Mais voici qu’il entendit, très proches, des hurlements. La chienne s’enfuit. Une meute de loups arrivait d’une course éperdue et Psychodore n’eut que le temps de grimper sur un arbre.

Le philosophe s’étonna. Les fauves venaient de ce côté désert de la péninsule où il n’avait rencontré, à l’exception de la femme bizarrement apparue, ni bêtes, ni gens. Les loups hurlèrent longuement au pied de l’arbre, puis s’éloignèrent. Mais l’un d’eux resta après les autres, une heure peut-être, et il poussait vers Psychodore des hurlements singuliers qui paraissaient des reproches. Le philosophe eut cette idée ridicule, qu’il chassa bien vite : « Son museau ressemble au visage du garde qui m’a parlé. Et on dirait que ses hurlements m’injurient parce que je l’ai trompé. » Mais l’idée ridicule, quoique chassée plusieurs fois, obstinément revenait. Et, malgré l’effort de Psychodore pour penser raisonnablement, des questions vraiment folles se posaient en lui : « A-t-il cru vraiment que j’étais un chien ?… Le mari qui mordait la femme dolente était-il, à certaines heures, un loup à quatre pattes ?… La chienne qui m’a léché le visage est-elle la femme qui pleurait et qui, malgré moi, posait sur mes lèvres ses lèvres ?… »

Le loup finit par se lasser de sa garde inutile. Il s’éloigna et Psychodore put descendre de l’arbre.

Mais cette soirée fut dangereuse. Partout, dans la campagne déserte d’hommes, le cynique rencontrait des animaux féroces qui, parfois, occupés à s’entre-déchirer, ne l’apercevaient point ; qui, souvent, le voyaient ou le sentaient et lui donnaient la chasse.

⁂

Àtravers mille périls il parvint à la ville. Les maisons, basses, avaient un vague aspect de tanières. Psychodore ouvrit une porte et entra. Voici que, remuant la queue, la chienne si bizarrement apparue sur la route vint à lui. Elle le caressait et elle poussait des abois joyeux ou plaintifs. Tantôt elle semblait aboyer : « Je t’aime. » Tantôt elle avait l’air de s’excuser, d’implorer un pardon, comme si elle regrettait d’avoir abandonné l’ami dans des circonstances difficiles.

La demeure n’avait pas d’autre habitant. Psychodore dormit dans la maison de la chienne. Elle s’était couchée auprès de lui. Le sommeil de Psychodore ne fut pas, comme il était depuis si longtemps, un pauvre sommeil veuf. Des rêves souriaient au philosophe et c’était presque le repos heureux qu’il connut auprès d’Athénatime.

Toutefois, la nuit était peu avancée quand il se réveilla. Malgré les efforts et les gémissements presque humains de la chienne, il sortit.

La ville était aussi déserte d’hommes que la campagne. On rencontrait dans les rues quelques bêtes méchantes et parfois, le long d’un mur, une fuite furtive d’animal qui a peur. Psychodore entra dans plusieurs maisons. Elles étaient habitées par des animaux faibles isolés ou en famille qui tous tremblaient, à l’aspect de l’homme, comme d’un mélange de terreur et de fureur.

⁂

Le milieu de la nuit approchait lorsque Psychodore, qui marchait dans la rue, sentit une douleur au talon. Un scorpion le piquait. Psychodore écrasa le scorpion. Or il eut devant lui, au lieu d’un insecte mort, un cadavre d’homme.

Des hommes paraissaient de divers côtés dans la ville tout à l’heure déserte. Et l’on ne voyait plus aucune bête. Dans les maisons on entendait des voix chanter, douces comme des délivrances : « Voici, se réjouissaient-elles, la victoire de la sixième heure de nuit. Voici, enfin, la victoire de l’heure humaine. »

Puis un grand silence couvrit tout comme une terreur. Et dans les rues des chants éclatèrent, impétueux et agressifs. Ils affirmaient, hymnes brutalement patriotiques : « Il n’y a que des heures humaines. Les Pitaniates sont les plus identiques des êtres. Vivent toutes les heures ! Vivent les Pitaniates identiques dont l’identité est aimée des dieux et de la gloire ! »

Psychodore, intéressé par l’étrangeté du spectacle, restait immobile.

Des hommes d’armes vinrent à passer, qui lui demandèrent, montrant le cadavre étendu auprès de lui :

— Est-ce toi qui as tué celui-ci ?

— Je n’en sais rien, répondit le philosophe.

Les hommes d’armes, étonnés de cette réponse, le mirent en prison.

⁂

Quand il fut la troisième heure du jour, on conduisit Psychodore sur l’agora devant le magistrat. Il y avait, ce jour-là, beaucoup d’accusés et le tour du cynique arriva que la cinquième heure du jour était passée depuis longtemps.

D’abord, les spectateurs formaient autour du tribunal une couronne pressée où, à côté de visions féroces, souriaient de douces figures — telles des fleurs entrelacées avec des épines. Aux environs de la cinquième heure, les êtres débonnaires ou tendres peu à peu disparurent. Quand on interrogea le cynique, il n’était plus entouré que de visages hostiles, tous terribles à voir.

Le juge questionna :

— As-tu tué l’homme qu’on a trouvé mort auprès de toi ?

Psychodore répéta la vérité déjà dite aux hommes d’armes :

— Je n’en sais rien.

— Misérable ! s’indigna le juge. Tu mérites une amende pour avoir tué et tu mérites, pour te jouer d’un magistrat, la mort.

Les spectateurs approuvèrent par des mots bruyants qui semblaient hurler, grogner, rugir.

— Néanmoins, reprit le juge, avant de te livrer au supplice, je pousserai l’indulgence jusqu’à te permettre de t’expliquer.

Les spectateurs, par des cris, désapprouvèrent cette douceur excessive.

Mais le juge ordonna :

— Silence !

Cette parole fut aiguë et menaçante comme un miaulement de tigre. Tous se turent. Alors, grinçant et sévère, le magistrat s’adressa de nouveau à l’accusé :

— Comment peux-tu ignorer si tu as tué ?

— Je sais que j’ai tué, dit Psychodore. J’ignore si j’ai tué l’homme dont tu parles. J’ai écrasé, vers la sixième heure de nuit, un scorpion qui me piquait et j’ai eu l’horreur de sentir mon pied soulevé par un soudain cadavre d’homme. Le scorpion s’était-il transformé ?…

Le philosophe n’en dit pas davantage. La foule n’était plus qu’une agitation furieuse, gestes brusques, élans, bondissements. Et tout ce vaste cauchemar hurlait, criait, rugissait, meuglait, grinçait. Dans ce vacarme articulé, des mots se distinguaient, violents : « À mort, le calomniateur !… Il n’y a pas de transformations dans notre beau pays. Vivent les Pitaniates identiques. À mort, le menteur. À mort, l’ennemi de la patrie… »

Le juge et les gens d’armes avaient grand’peine à empêcher les bons patriotes de tuer immédiatement le calomniateur. Les gardes repoussaient difficilement la foule. Et, couvert par les huées, le miaulement inutile du juge expliquait qu’il est beau de tuer selon certaines règles et après certaines formalités.

⁂

Mais voici. Le soleil envoya sur le tribunal des rayons perpendiculaires. Soudain il n’y eut plus d’hommes sur cette vaste place, mais des animaux. Du siège du juge, un tigre bondit vers Psychodore. Les hommes d’armes furent une meute de loups lancée sur le philosophe. La foule de tout à l’heure, maintenant cohue indescriptible d’ours, de panthères, de lions, de taureaux, de sangliers, se précipitait, désordre furieux et bondissant, vers l’homme qui avait l’insolence de rester homme.

Psychodore, d’un saut rapide, fut hors du grouillement effroyable. Il se jeta dans la première maison, refermant derrière lui. Tandis que les animaux enfonçaient la porte sous leur masse irrésistible, il se sauva par le toit.

La moitié d’un jour et la moitié d’une nuit, il se cacha en des endroits divers et qui lui paraissaient peu sûrs. Quand, enfin, l’heure humaine lui rendit des semblables avec lesquels on pouvait le confondre, il quitta la ville, traversa une grande partie de la campagne pitaniate. Mais il n’osa point sortir par la porte unique. Il craignait d’être reconnu du garde auquel il avait parlé et qui, loup, paraissait ne l’avoir point oublié. Psychodore entra dans la mer.

C’est à la nage qu’il revint vers les pays où les hommes, doués d’une pudeur plus continue, ne quittent jamais leur masque.

Page 1