‹ L’Esclavage des noirs ou l’Heureux NaufrageChapitre 10 sur 35 · Scène VIII.

Scène VIII.

ZAMOR, ſur le rocher, SOPHIE, VALÈRE, MIRZA.

ZAMOR.

C’en eſt fait, malheureux Étrangers ! vous n’avez plus d’eſpoir. Une vague vient d’engloutir le reſte de l’équipage avec toutes vos eſpérances.

SOPHIE.

Hélas ! qu’allons-nous devenir ?

VALÈRE.

Un vaiſſeau peut aborder dans cette Iſle.

ZAMOR.

Vous ne connoiſſez pas, malheureux Étrangers, combien cette côte eſt dangereuſe. Il n’y a que des infortunés comme Mirza & moi, qui aient oſé s’en approcher & vaincre tout péril pour l’habiter. Nous ne ſommes cependant qu’à deux lieues d’une des plus grandes villes de l’Inde ; ville que je ne reverrai jamais à moins que nos tyrans ne viennent nous arracher d’ici pour nous faire éprouver le ſupplice auquel nous ſommes condamnés.

SOPHIE.

Le ſupplice !

VALÈRE.

Quel crime avez-vous commis l’un & l’autre ? Ah ! je le vois ; vous êtes trop inſtruit pour un eſclave, & votre éducation a ſans doute coûté cher à celui qui vous l’a donnée.

ZAMOR.

Monſieur, n’ayez point ſur moi les préjugés de vos ſemblables. J’avois un Maître qui m’étoit cher ; j’aurois ſacrifié ma vie pour prolonger ſes jours ; mais ſon Intendant étoit un monſtre dont j’ai purgé la terre. Il aima Mirza ; mais ſon amour fut mépriſé. Il apprit qu’elle me préféroit, & dans ſa fureur il me fit éprouver des traitemens affreux ; mais le plus terrible fut d’exiger de moi que je devinſſe l’inſtrument de ſa vengeance contre ma chère Mirza. Je rejettai avec horreur une pareille commiſſion. Irrité de ma déſobéiſſance, il courut ſur moi l’épée nue ; j’évitai le coup qu’il vouloit me porter ; je le déſarmai, & il tomba mort à mes pieds. Je n’eus que le tems d’enlever Mirza & de fuir avec elle dans une chaloupe.

SOPHIE.

Que je le plains, ce malheureux ! Quoiqu’il ait commis un meurtre, ſon meurtre me paroit digne de grace.

VALÈRE.

Je m’intéreſſe à leur ſort, ils m’ont rappellé à la vie, ils ont ſauvé la tienne : je les défendrai aux dépens de mes jours, j’irai moi-même voir ſon Gouverneur : S’il eſt François, il doit être humain & généreux.

ZAMOR.

Oui, Monſieur, il eſt François, & le meilleur des hommes,

MIRZA.

Ah ! ſi tous les Colons lui reſſembloient, nous ſerions moins malheureux.

ZAMOR.

Je fus à lui dès l’âge de huit ans, il ſe plaiſoit à me faire inſtruire, & m’aimoit comme ſi j’euſſe été ſon fils ; car il n’en a jamais eu, ou peut-être en eſt-il privé ; il ſemble regretter quelque choſe. On l’entend quelquefois ſoupirer ; ſûrement il s’efforce de cacher quelque grand chagrin. Je l’ai ſurpris ſouvent verſant des larmes ; il adore ſa femme, & elle le paie bien de retour. S’il ne dépendoit que de lui, j’aurai ma grace ; mais il faut un exemple. Il n’y a point de pardon à eſpérer pour un eſclave qui a levé la main ſur ſon Commandeur.

SOPHIE, à Valère.

Je ne ſais pourquoi ce Gouverneur m’intéreſſe. Le récit de ſes chagrins oppreſſe mon cœur ; il eſt généreux, clément ; il peut vous pardonner. J’irai moi-même me jetter à ſes pieds. Son nom ? Si nous pouvions ſortir de cette Iſle.

ZAMOR.

Il ſe nomme Monſieur de Saint-Frémont.

SOPHIE.

Hélas ! ce nom ne m’eſt point connu ; mais n’importe, il eſt François : il m’entendra & j’eſpère le fléchir. (À Valère.) Si avec la chaloupe qui les a ſauvés, nous pouvions nous conduire au port, il n’y a point de péril que je n’affronte pour les défendre.

VALÈRE.

Je t’admire, ma chère Sophie ! j’approuve ton deſſein : nous n’avons qu’à nous rendre auprès de leur Gouverneur. (Aux Eſclaves.) Mes amis, cette démarche nous acquitte foiblement envers vous. Heureux ſi nos prières & nos larmes touchent votre généreux Maître ! Partons, mais que vois-je ? des eſclaves qui nous examinent & qui viennent avec précipitation vers nous. Ils apportent des chaînes.

SOPHIE.

Malheureux, vous êtes perdus !

ZAMOR, ſe retourne, & voyant les Eſclaves.

Mirza, c’en eſt fait ! nous ſommes découverts.

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