‹ L’Esprit FolletChapitre 10 sur 12 · Scène III.

Scène III.

Un autre appartement.

Entrent par l’armoire DON MANUEL et ISABELLE.

isabelle.

Demeurez ici ; et faites-y bien attention, pas de bruit.

don manuel.

Je me tiens immobile et en silence comme une statue.

isabelle.

Ôciel ! puissé-je réussir à bien fermer, malgré le trouble où je suis !

Elle sort.

don manuel.

Ô Dieu ! quelle folie d’aller ainsi se précipiter en aveugle dans des périls inconnus !… Me voici dans une maison appartenant à une dame de haut rang… une excellence pour le moins… mais bien éloignée de celle que j’habite. Mais quel est ce bruit ? on dirait que l’on ouvre… oui, et même voilà qu’on entre.

Entre COSME.

cosme.

Grâce à Dieu, je pourrai cette nuit rentrer chez nous sans crainte, quoique j’y rentre sans lumière ; car puisque monseigneur l’esprit follet est en ce moment avec mon maître, il ne doit pas s’inquiéter de moi. (Il heurte don Manuel) Mais tout n’est pas fini… Qui va là ? qui est là ?

don manuel.

Qui que vous soyez, taisez-vous, silence ! ou je vous perce de mon épée.

cosme.

Modérez-vous ; je ne parlerai pas plus qu’un pauvre nécessiteux dans la maison d’un parent riche.

don manuel.

C’est sans doute quelque valet qui sera entré ici par hasard. Informons-nous de lui où je suis. — (Haut.) Dites-moi quelle est cette maison et qui en est le maître ?

cosme.

Seigneur, le maître et la maison appartiennent au diable, — qui m’emporte ! — car il demeure ici une dame, surnommée l’Esprit follet, qui n’est autre chose que le démon sous la figure d’une femme.

don manuel.

Et vous, qui êtes-vous ?

cosme.

Je suis un valet, un domestique, un serviteur, qui, sans en savoir le motif ni le but, est soumis à ces enchantements.

don manuel.

Et qui est votre maître ?

cosme.

Un fou, un sot, un insensé, un imbécile, un nigaud, qui se perd pour cette dame.

don manuel.

Et il s’appelle ?…

cosme.

Don Manuel Enriquez.

don manuel, à part.

Jésus ! qu’entends-je ?

cosme.

Et moi, je m’appelle Cosme.

don manuel.

Toi, Cosme ? et comment es-tu entré ici ? Je suis ton maître. As-tu suivi ma chaise ? es-tu entré ici à ma suite ?

cosme.

Voilà un plaisant conte ! Dites-moi vous-même comment il se fait que je vous trouve ici. N’êtes-vous pas allé seul, bravement, là où l’on vous attendait ? Comment donc revenez-vous si tôt ? et comment êtes vous entré ici, puisque j’avais la clef ?

don manuel.

Mais où donc sommes nous ?

cosme.

Dans votre appartement… ou, si vous aimez mieux, dans l’appartement du démon.

don manuel.

Vive Dieu ! tu mens… car j’étais, il n’y a qu’un instant, dans un autre tout différent et bien loin d’ici.

cosme.

Ma foi ! il y a là-dessous quelque tour de l’esprit follet. Pour moi, je vous ai dit la vérité pure.

don manuel.

Tu me ferais perdre la raison.

cosme.

Vous ne me croyez pas ? eh bien, sortez, allez jusqu’au portail… vous serez bientôt désabusé.

don manuel.

C’est bien… je vais voir.

Il sort.

cosme.

Ah ! messeigneurs, quand sortirons-nous de toutes ces fourberies ?

Entre ISABELLE, par l’armoire.

isabelle.

Le seigneur don Juan est sorti… et afin que le seigneur don Manuel ne reconnaisse pas les lieux, je viens au plus vite le chercher. (Appelant.) Tst ! tst ! monseigneur !

cosme, à part.

C’est encore pis !… Tous ces tst ! tst ! me pénètrent jusqu’au cœur.

isabelle.

Maintenant monseigneur est couché.

cosme, à part.

De quel seigneur parle-t-on ?

Entre DON MANUEL.

don manuel.

En effet, c’est bien ici mon appartement.

isabelle, à Cosme.

C’est vous ?

cosme.

Oui, c’est moi.

isabelle.

Venez.

don manuel.

Tu avais raison.

isabelle.

Allons, n’ayez pas peur.

cosme.

Seigneur, voilà l’esprit follet qui m’emporte.

Isabelle prend Cosme par la main, et elle sort avec lui par où elle est entrée.

don manuel.

Ne saurons-nous pas enfin ce que tout cela signifie ? — Réponds-moi donc, imbécile ! — Cosme ! Cosme !… Je ne rencontre que le mur ! — N’était-il pas ici tout à l’heure ? ne parlais-je pas avec lui ? Où a-t-il déjà disparu ? — J’en perdrai l’esprit. — Mais bientôt quelqu’un va nécessairement entrer. — Il faut que je voie par où. — Je vais me cacher dans cette alcôve, et je me tiendrai là en observation jusqu’à ce que j’aie découvert cet esprit follet.

Il sort.

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