Chapitre 7 Le banquet
Bayreuth, 18 août 1876
Un banquet a réuni ce soir, au restaurant du théâtre, l'auteur de l'Anneau du Nibelung, les artistes, ses collaborateurs, et les patrons de son théâtre. Bien avant l'heure des toasts, Richard Wagner a pris la parole pour remercier tous les assistants de leurs sympathies, et surtout les artistes de leur coopération désintéressée sans laquelle l'entreprise de Bayreuth n'eût jamais abouti. C'est d'une voix sincèrement émue qu'il a exprimé à ces premiers patrons de son œuvre toute sa reconnaissance pour avoir deviné son art à l'époque où il était encore méconnu, à l'époque où la plupart des critiques et des journalistes se coalisaient contre lui. Le héros de cette fête intime n'a pas oublié non plus les patrons financiers de son œuvre, les membres du comité de Bayreuth qui ont stimulé le public et réuni les fonds nécessaires à cette entreprise laborieuse et ardue. Le principal intérêt de ce speech est dans les explications rectificatives que l'orateur a cru devoir donner pour atténuer la fâcheuse impression produite par une courte allocution qu'il avait prononcée à l'issue de la représentation du Crépuscule des Dieux.
Ayez une volonté, avait-il dit, et vous aurez un art. Cela dépend de vous.
Et chacun de conclure que, dans la pensée de Wagner, l'art, au moins en Allemagne, date de Wagner, et que ce qui s'est fait avant lui ne compte pas. Des amis lui ont rapporté cette interprétation qui était à peu près générale. Or cette interprétation n'est pas conforme à sa pensée, il proteste. Il a songé, il est vrai, à un art nouveau qu'il n'a pas la prétention de créer tout d'une pièce, mais auquel il a l'ambition de donner l'impulsion. Il s'agit, bien entendu, de l'art du théâtre. En France, cet art existe, il a sa physionomie propre, son caractère individuel, de même en Italie. Pour moi, dit Richard Wagner, j'adore l'opéra italien, parce qu'il a sa beauté à lui, parce qu'il caractérise la nation d'où il émane. Il n'en est pas de même en Allemagne, où l'art du théâtre, à prendre les choses de haut, n'existe pas. Le monde entier connaît l'opéra italien, l'opéra français ; il connaît aussi des opéras allemands, mais non pas l'opéra allemand. La création de l'opéra allemand, du théâtre qui caractérise la nation allemande dans sa plus haute manifestation artistique, telle est l'œuvre à laquelle Richard Wagner convie tous ses compatriotes, et c'est pour cela qu'il leur dit :
Voulez- vous un art ? Cela dépend de vous. Ayez une volonté, vous aurez un art, un art nouveau, un théâtre national.
L'entreprise de Bayreuth est un coup d'épaule donné à une œuvre d'avenir qui a été de tout temps le but des efforts de l'artiste.
J'ai passé, dit Wagner, les premières années de ma vie dans les milieux artistiques les plus plats, les plus ignobles (le fait est qu'il a commencé par diriger des farces, des possen), et je n'ai jamais songé qu'à m'élever, et à élever mon art. De degré en degré, je suis arrivé à Bayreuth, et bien souvent, je l'avoue, je me suis senti irrité de l'obstination du public à attribuer à mon œuvre un caractère qu'elle n'avait pas, et à ne pas en apercevoir la tendance nationale.
Il me serait difficile de vous donner tous les détails de ce discours, qui a fait la meilleure impression ; je crois vous en avoir donné le sens exact. Il a été débité avec un abandon, une bonhomie qui ont surpris et charmé ceux des convives qui ne connaissent Wagner que par ses écrits.
Après ce discours, Wagner a fait le tour de la salle, ayant à son bras Mme la baronne de Schleinitz, une wagnérienne de la veille, à qui l'avenir réserve encore une belle série de lendemains. Une dame italienne lui a fait présent d'une couronne d'argent, et rien n'était plus amusant que devoir le farouche auteur de l’Anneau du Nibelung se promener au milieu des convives et des applaudissements, saluant, riant, ôtant sa couronne, la remettant, heureux, radieux et bon enfant. Je croirais bien que c'est la première fois que Wagner est aimable et qu'il en a l'air. Mais après une apothéose pareille à celle de ces jours derniers, il serait inexcusable de ne pas s'humaniser, de ne pas renoncer aux rudesses, aux brusqueries, aux boutades qui s'expliquaient pendant la période de ses luttes, de ses déboires, qui l'ont soutenu au plus fort de ses désespoirs.
Plusieurs orateurs ont pris la parole après Richard Wagner. D'abord, M. Duncker, membre du Parlement de Berlin, libéral national :
La postérité, a-t-il dit, jugera l'œuvre de Richard Wagner, et dira si elle est appelée à survivre à l'époque qui l’a fait naître, mais ce que nous pouvons faire, nous ses contemporains, c'est rendre hommage à l'incomparable énergie de l'artiste, à la vigueur morale qui lui a permis de triompher de tous les obstacles, de toutes les résistances.
Puis M. Le Comte Apponyi, dont le speech inspiré des œuvres de Wagner, et tout particulièrement du Siegfried, a obtenu le plus vif et le plus légitime succès. M. le Comte Apponyi, qui est Hongrois, parlait au nom des étrangers, et s'exprimait dans un excellent allemand. Il a comparé au réveil de Brunnhilde, le réveil de la tragédie lyrique reconquise par Richard Wagner, qui vient de la tirer de son sommeil magique en lui donnant le baiser de son génie, et lorsqu'à la fin de son toast, invoquant la muse tragique, il s'est écrié en son nom, empruntant les paroles de Brunnhilde à Siegfried :
Heil dir, Siegendes Licht
honneur à toi, lumière victorieuse.
Toute la salle a acclamé l'orateur en même temps que l'auteur de la tétralogie. Après une allocution de M. Nohl, publiciste allemand bien connu, Richard Wagner a repris la parole pour porter un toast à Franz Liszt, son plus fidèle ami, son protecteur, le premier de ses patrons à coup sûr, l'homme généreux qui a relevé son courage dans la plus profonde détresse et lui a donné, comme Wotan à Siegmund, l'épée de délivrance, en lui inspirant confiance en lui-même. Liszt, profondément ému, s'est jeté dans les bras de Wagner, aux applaudissements de tous les convives.
Après cela, s'est écrié Richard Wagner, plus une parole sérieuse.
Un négociant de Cologne, ténor amateur, M. Pûtz, a pris la balle au bond. Toast humoristique, assez drôle, mais un peu long, qui a été le crépuscule badin de cette fête intime, très réussie.
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