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Chapitre 6 Le crépuscule des Dieux

Bayreuth, le 20 août 1876

N'était son troisième acte, le Crépuscule des Dieux, serait aussi le crépuscule de la tétralogie. On assure que c'est une question d'exécution, que les artistes étaient fatigués, le public aussi, non pas à cause de l'œuvre, car le Siegfried de la veille avait ranimé tous les courages, mais à cause de la chaleur, qui sévit ici comme partout, chaleur terrible en dépit d'une brise légère qui rendrait le soleil supportable, si elle n'avait l'inconvénient de déchaîner dans l'atmosphère une poussière énervante et aveuglante. Pourtant la fatigue de tous était bien plus accablée au commencement du troisième acte qu'au début de cette quatrième journée dramatique ; la température de la salle s'était élevée à un diapason fantastique, et cela n'a pas empêché ce troisième acte de renouveler et de dépasser les plus hautes impressions des premiers jours. N'est-on pas en droit d'en conclure que les deux premiers actes sont infiniment moins heureux, et que l'auteur, forçant la mesure de son génie, a trop exigé de la tension cérébrale du public ?

Heil dir, siegendes Licht,
honneur à toi, lumière victorieuse.

Tel est le salut de Brunnhilde au héros qui la délivre du sommeil divin et la conquiert à l'amour terrestre. On pourrait dire que les trois premières partitions de la tétralogie sont une conquête par la lumière, l'héroïsme et l'amour, mais que dans les deux premiers actes du Crépuscule des Dieux, dans le premier surtout, Richard Wagner n'est plus le Siegfried allègre et rayonnant que nous venons d'applaudir d'enthousiasme ; il a coiffé le sombre «Tarnhelm» du Nibelung, il a pris le masque de Gunther ; c'est par la violence qu'il impose à la foule comme à la Walkyrie sa domination intraitable, et la foule révoltée mais vaincue n'a plus qu'à pousser le cri de détresse impuissante de Brunnhilde :

Was koenntest du wehren, elendes Weib ?
Misérable femme, misérable foule, que pourrais-tu encore refuser ?

Le fait est qu'elle ne refuse pas son admiration au troisième acte. L'exorde ne serait-il encore ici qu'un repoussoir pour faire ressortir la péroraison et Richard Wagner se serait-il une fois de plus inspiré de cet aphorisme qui pourrait servir d'épigraphe à son œuvre : il faut payer le bonheur ? Peut-être, mais cette fois nous l'avons payé avec usure. Il y a lieu néanmoins de tenir compte de l'opinion de tout un parti d'artistes sérieux qui considèrent le Crépuscule des Dieux dans son ensemble comme le chef-d'œuvre de l'œuvre, comme l'apogée de la tétralogie. S'il en est ainsi, l'impression pénible de la majorité du public viendrait de ce que des quatre partitions dont se compose l’Anneau du Nibelung, celle du Crépuscule des Dieux, publiée la dernière et assez récemment, a été généralement la moins déchiffrée, la moins étudiée avant les représentations de Bayreuth.

Le poème est singulièrement touffu, et ce que nous avons de mieux à faire pour nous y retrouver est de suivre acte par acte, scène par scène, les péripéties d'une action qui est très voyageuse et qui met en mouvement un grand nombre de personnages. Siegfried et Brunnhilde sont les héros de ce poème comme des deux journées précédentes. La Walkyrie est le poème de la mort de Siegmund et de la naissance de Siegfried. Celui-ci n'y paraît pas, et pour cause, mais le motif plein de bravoure qui le représente dans l'orchestre y fait au troisième acte une ou deux apparitions géniales, par exemple au moment où Brunnhilde conjure Sieglinde de vivre pour le héros qu'elle porte en elle, et plus lard quand la Walkyrie, désespérant d'échapper au châtiment que lui impose le maître des Dieux, le supplie au moins de la soustraire aux étreintes du lâche, et de la réserver comme une récompense pour le héros sans peur qui franchira le cercle de feu. Wotan lui-même, à la fin de ce merveilleux troisième acte, abandonnant sa fille endormie au milieu des flammes, expose largement et pompeusement le motif de Siegfried qui se combine avec les motifs du sommeil et du feu, et cette triple alliance mélodique — une des plus belles choses que l'on puisse entendre — annonce le réveil de Brunnhilde et la venue de son vainqueur. La Walkyrie est donc l'aurore de Siegfried, dont l'héroïsme s'épanouit dans le drame qui porte son nom. Dans le Crépuscule des Dieux, Siegfried meurt, avec Brunnhilde, avec les Dieux eux-mêmes, et son bûcher allume l'incendie du Walhalla désormais impuissant et inutile.

Deux heures, ou peu s'en faut, sont consacrées au prologue et au premier acte, quatre tableaux qui se jouent tout d'une traite.

Le prologue se compose de deux scènes, qui se passent sur le rocher des Walkyries. D'abord, la scène des trois Nornes, Parques germaniques, filant dans la nuit le câble de la destinée ; sombres harmonies, rythmes traînants et insaisissables qui atrophient et asphyxient les motifs principaux de l’Or du Rhin. Cela ne manque pas de caractère, mais c'est bien long. Enfin le câble se brise. C'est la fin des Dieux qui s'annonce. Les Nornes s'abîment sous terre. Il était temps. Le soleil se lève. Scène de la séparation de Brunnhilde et Siegfried. Cela est plus frais naturellement, malgré le chagrin de l'épouse, et surtout plus humain. Siegfried tout armé s'en va chercher de nouvelles aventures. Il part, mais non sans esprit de retour, laissant à Brunnhilde, en gage de sa foi, son anneau, l'anneau du Nibelung, butin de sa victoire sur le dragon Fafner. La Walkyrie lui amène son cheval noir, Grane ; elle a peine à se séparer de son époux, mais elle comprend que la vie et l'action l'appellent, et que l'amour ne saurait être son unique destinée. Siegfried a repris le chemin du monde. Du haut du rocher Brunnhilde le suit longtemps du regard. Elle le cherche longtemps encore après qu'il a disparu, longtemps après que les échos delà vallée lui ont apporté les dernières fanfares du cor d'argent de son héros. La scène est jolie, d'autant plus qu'elle succède au câble fatal et interminable des Nornes.

Premier acte, Changement à vue. Le palais des Gibichungen aux bords du Rhin. Gunther, sa sœur Gutrune, et son demi-frère Hagen sont attablés, devisant et buvant. Tous trois sont enfants de la reine Grimhild, mais tandis que Gunther et Gutrune sont légitimement issus du roi Gibich, Hagen est le fils adultérin du Nibelung Alberich, et toutes les haines, toutes les perfidies, toutes les convoitises et tous les instincts criminels de son père revivent en lui, démon à la seconde puissance. Ces trois caractères sont nettement tracés. Gunther, pas méchant, mais sans ressort pour le bien, âme sans initiative, faite pour devenir l'instrument de la première énergie, bonne ou mauvaise, qui saura le dominer, cette énergie est celle de Hagen, le bâtard, qui domine aussi Gutrune, la coquette et voluptueuse fille. Il manque à Gunther une épouse, à Gutrune un mari. Hagen sait bien des choses par Alberich, qui parfois lui apparaît dans la nuit. Fils du Nibelung, il brûle de ressaisir l'anneau qui donne la puissance, et voici le projet qu'il a conçu : inspirer à Gunther le désir de Brunnhilde, à Gutrune le désir de Siegfried, en leur cachant l'amour qui unit la Walkyrie au fils de Siegmund. C'est l'affaire d'un instant. Siegfried se présente, offrant à Gunther l'amitié ou le combat. Gunther accepte l'amitié. Gutrune verse à Siegfried le breuvage d'oubli ; le héros enivré par cette boisson magique, symbole de l'infidélité, perd le souvenir du passé, de Brunnhilde elle-même ; il s'éprend pour Gutrune d'une passion aussitôt payée de retour, et lorsque Gunther lui demande d'aller lui chercher Brunnhilde à travers les flammes, et de la lui amener pour femme, il accepte… C'est raide, et cela diminue beaucoup l'intérêt qui s'attache au personnage de Siegfried, mais nous verrons plus raide que cela.

Nouveau changement à vue. Retour au rocher des Walkyries. Brunnhilde attend Siegfried. Une de ses sœurs, Waltraute, vient la supplier de la part de Wotan de lui rendre l'anneau que Siegfried lui a donné en la quittant, l'anneau du Nibelung ;elle le lui demande dans l'intérêt de Siegfried, car l'anneau est maudit et porte malheur à qui le possède, mais surtout dans l'intérêt des Dieux, car la fin du Walhalla est proche, et Wotan, toujours hésitant, Wotan qui la désirait hier, voudrait bien la reculer aujourd'hui, sinon l'éviter tout à fait. Monarque absolu dans l’Or du Rhin et la Walkyrie, souverain constitutionnel dans le Siegfried sous le manteau bleu du «Wanderer», on ne saurait lui en vouloir d'y regarder à deux fois avant de se résigner à une abdication irrévocable ; mais lui pardonner le récit de Waltraute, voilà qui est plus difficile. Quoi qu'il en soit, Brunnhilde refuse de se dessaisir de l'anneau de Siegfried et de renoncer à l'amour même pour sauver le Walhalla. Waltraute se retire, désespérée. Brunnhilde est seule. La nuit tombe. L'orage gronde. Le cor de Siegfried retentit. Brunnhilde s'élance à la rencontre de l'époux, mais au lieu de Siegfried elle aperçoit un inconnu. Est-ce Siegfried, est-ce Gunther ? L'un et l'autre. Siegfried en effet, grâce au «Tarnhelm»qui se prête à toutes les transformations, a pris les traits et l'âme même de Gunther. Il est encore Siegfried, mais en même temps il est Gunther, et quand il se jette sur Brunnhilde, quand il lui arrache l'anneau, quand il prononce cette parole qui caractérise suffisamment la violence et la brutalité de la situation:

Jetzt bist du mein,
maintenant tu es à moi.

La malheureuse femme est à la fois la victime de l'inconnu et de l'amant infidèle. Il a beau dire à son épée.

Urgence, sépare moi de la fiancée de mon frère d'armes,

la scène donne l'idée du viol, atrocité révoltante qui peut passer dans l'épopée, mais au théâtre ? Malgré quelques beautés que je n'ai point dissimulées, malgré la puissance d'un talent qui se manifeste jusque dans la ténacité de la fatigue écrasante que ce premier acte fait subir à l'auditoire, l'impression générale était défavorable pour ne pas dire hostile. Peut-être la seconde série des représentations rectifiera‑t‑elle cette impression incontestable ; mais le public de la première n'en pouvait plus. Si le second acte ne nous a pas reposés, du moins a-t-il secoué notre énervement.

Le second acte débute par une scène d'un sombre caractère, magistralement colorée, le songe de Hagen dont la rêverie est hantée par les souvenirs et les haines du Nibelung Alberich qui se glisse à ses côtés dans la nuit, et l'excite à poursuivre son œuvre satanique. Le jour commence à poindre. Siegfried revient de la montagne, précédant Gunther, qui s'est substitué à lui, sans que Brunnhilde s'en aperçût, et qui va ramener sa fiancée, conquise par un autre, et cependant par lui‑même. Nous aurons décidément bien de la peine à débrouiller et surtout à accepter au théâtre cette substitution de personnes, même en nous rappelant les propriétés du «Tarnhelm» et les complaisances de la légende et du mythe. Siegfried s'éloigne au bras de Gutrune. Ici se place une scène qui a fait un effet colossal aux répétitions de l'été dernier. Hagen était représenté alors par M. Scaria, de l'Opéra de Vienne, dont la forte encolure et la voix de basse plus forte encore semblaient faites pour ce rôle. Le Hagen de cette année (M. Gustave Siehr) ne renouvelle pas cet effet. L'acteur est médiocre, le chanteur banal. Hagen appelle au combat les hommes de sa tribu. Ils accourent avec leurs lances et leurs boucliers. Leurs costumes, dessinés par M. le professeur C.-E. Doepler, de Berlin, sont superbes de couleur locale. Ils sont vingt-huit chanteurs, pourvus de voix solides, et chacun d'eux a un nom au théâtre. De même pour les neuf femmes de la suite de Gutrune. Ces trente-sept voix réunies en valent cent. Mais pourquoi ce combat auquel Hagen convoque ses hommes, déjà tout enflammés d'ivresse guerrière ? Il n'y a pas de combat. Il s'agit seulement de recevoir avec solennité Gunther et Brunnhilde. Les hommes prennent la chose gaiement, et se préparent à faire aux fiancés un accueil digne d'eux. L'entrée du chœur, à la fin d'une série d'opéras où le monologue fait loi, est naturellement une précieuse ressource, et un effet certain. La scène qui suit est inacceptable au théâtre. Il n'y a pas de breuvage d'oubli qui tienne. Quand Siegfried se retrouve en présence de Brunnhilde, quand elle devine à l'anneau qu'il porte à son doigt le stratagème auquel il s'est prêté, la substitution qu'il a consentie et qui la livre à Gunther, stupéfait de ses révélations indignées, quand elle éclate en imprécations contre le traître et l'infidèle, comment admettre qu'il ne la reconnaisse pas, et que le souvenir de son premier amour ne se réveille pas dans son intelligence et sa mémoire, sinon dans son cœur ? Il est sous le charme de Gutrune, je le sais ; il a bu le breuvage d'oubli, c'est entendu ; nous sommes non pas dans la réalité moderne, mais dans la fantaisie légendaire et symbolique. Soit ! Mais pour qu'une légende fournisse le sujet d'un drame ou seulement d'une situation dramatique, encore faut‑il qu'elle soit scénique, et celle-ci ne l'est pas, malgré tout le talent, toute la passion et la fureur qu'y déploie l'interprète de Brunnhilde, Mme Amélie Materna.

Troisième acte, divisé en trois tableaux. Mais d'abord, sachez que la mort de Siegfried a été décidée à la fin du second acte, entre Hagen, Brunnhilde et Gunther, dans un trio récitant, qui a plus d'accent que de dessin, et qui fait une certaine sensation principalement parce qu'il est le seul de la partition. La haine inspire Hagen, la vengeance Brunnhilde. Gunther, trompeur et trompé, traître et trahi, honteux du rôle qu'il joue, résiste un instant, mais Hagen le prend par la jalousie, car enfin Siegfried est le premier époux de Brunnhilde, le seul, quoiqu'il ait pris les dehors de Gunther afin de la posséder pour lui. Hagen le prend surtout par la tentation de l'anneau. Mais Gutrune, que va-t-elle dire ? N'importe, c'est chose résolue, Siegfried mourra.

Au premier tableau du troisième acte, les bords du Rhin ; à droite, un rocher escarpé, par où viendra Siegfried, dont on entend au loin le cor aux sonorités argentines ; à gauche, le fleuve où s'ébattent les Rheintöchter, nageant et chantant à fleur d'eau. Quel ravissement et quel rafraîchissement que le retour de ces Ondines, que nous n'avions pas revues depuis le premier tableau de l’Or du Rhin ! Après les ténèbres et les violences des deux premiers actes, leur chant donne l'idée d'un rayon de soleil perçant la nue orageuse pour se jouer à la surface d'une eau limpide. Leurs corps souples et gracieux ondulent sous le miroitement des flots caressés par la lumière ; leurs jolies têtes se montrent, se noient, et reparaissent tour à tour, tandis que leurs vocalises clapotent délicieusement. Siegfried, égaré à la chasse, arrive au sommet du rocher. Les filles du Rhin lui sourient, l'appellent, et lui demandent l'anneau du Nibelung qu'il porte pour son malheur, sans se douter du sort qui le menace. Il les trouve si charmantes qu'il est sur le point de leur jeter l'anneau maudit, mais leurs avertissements, loin de lui donner à réfléchir, excitent sa bravoure jusqu'à la témérité, jusqu'à la folie. Le héros sans peur bravera le destin lui-même ; il gardera l'anneau. Toute cette scène entre Siegfried et les filles du Rhin rappelle et surpasse les enchantements du premier tableau du Siegfried ; elle en a tout le charme, avec plus d'éclat. Richard Wagner s'entend à échelonner ses effets. Nous voilà payés de nos peines, et la récompense ira crescendo jusqu'à la fin du troisième acte. Siegfried, retrouvant ses compagnons, buvant le breuvage du souvenir après le breuvage d'oubli (trop de breuvages !), et leur racontant sa jeunesse. Mime, le dragon, l'oiseau de la forêt et enfin Brunnhilde, voilà encore une scène exquise, et M. Unger, médiocrement servi par son organe dans les moments de passion, détaille avec esprit, avec finesse, tous ces souvenirs de la partition précédente. Avec la mémoire est venu le remords ; Gutrune à son tour est oubliée, Siegfried appelle Brunnhilde et meurt en revenant à elle, car Hagen a choisi ce moment pour le tuer. On emporte son cadavre, et la marche funèbre qui l'accompagne jusqu'au palais des Gibichungen pendant un long changement à vue, est une admirable page symphonique, faite des principaux motifs de Siegfried, assombris par des sonorités funèbres, grandioses et poignantes. La scène finale, désespoir de Brunnhilde qui se retrouve aimante devant le cadavre de l'être aimé, fureur de Gunther qui veut ravir l'anneau et tombe sous l'épée de Hagen, impuissance du traître qui, pour s'emparer de l'anneau, se jette dans le fleuve auquel Brunnhilde l'a rendu, et se noie avec lui entraîné par les filles du Rhin, les funérailles de la Walkyrie qui se jette avec son cheval Grane sur le bûcher de Siegfried, l'incendie du Walhalla qu'on devine au loin, tout cela compose un tableau dramatique et musical d'une imposante beauté tragique, d'une couleur pittoresque extraordinaire.

Il n'y a décidément pas moyen de garder longtemps rancune à l'auteur de l'Anneau du Nibelung. Il a de pénibles quarts d'heure, mais après cela de si splendides moments qu'il est impossible de se fâcher.

Dans une prochaine lettre, en résumant la deuxième série des représentations, nous essayerons de caractériser dans son ensemble cet ouvrage qu'il faut considérer comme un vaste opéra en trois actes, précédé d'un prologue. Dès à présent nous pouvons dire que l'Anneau du Nibelung est l'un des plus puissants efforts du génie humain dans le domaine de l'art. L'effort se trahit par instants, mais la beauté le soutient, un souffle vivant l'anime et l'encourage ; et le résultat final pour tout esprit sincère est l'admiration.

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