Chapitre 8 Soirée chez Richard Wagner
Bayreuth, 20 août 1876
Hier soir, grand tralala chez Richard Wagner. Dès la veille, au banquet, la fête était annoncée par les intimes de la maison. «Grand tralala», le mot est reçu ici et très bien pris, et l'illustre beau-père, le fidèle ami de l'auteur de la tétralogie, Franz Liszt, le répétait aux personnes de sa cour, sans la moindre intention d'ironie, j'en suis bien convaincu.
La maison de Wagner est située dans le Rennweg, comme je vous l'écrivais dans ma première lettre. Le jardin auquel je prêtais un faux air de parc est un potager patriarcal dissimulé derrière une rangée d'arbres. Une modeste avenue, partant de la grille, aboutit à un rond-point fleuri que dominé sur un piédestal de pierre bleue le buste colossal du roi de Bavière. Les voitures faisant le tour du rond-point et du buste déposent les invités devant le péristyle. On monte quelques marches et l'on entre.
La maison est vraiment princière, admirablement appropriée aux réceptions nombreuses, aménagée et distribuée avec beaucoup de goût et une remarquable intelligence de la grande vie. Négligeons le vestibule et l'antichambre. Nous voici d'abord dans une sorte de hall, une vaste salle rectangulaire toute dallée, dont la hauteur est celle de la maison elle-même, éclairée le jour par un toit vitré. Les appartements du premier étage donnent sur une galerie circulaire du haut de laquelle on plonge jusqu'au pavé de la salle. Une frise, faite d'ornements en grisaille et de petits tableaux de couleur assez crue, développe sous la galerie, tout autour de la salle, les principaux épisodes du poème des Nibelugen qu'il ne faut pas confondre avec la tétralogie de Richard Wagner, dont les épisodes sont sensiblement différents et dont la pensée mère est tout autre, plus primitive, plus fruste, plus franchement germanique, bien que les drames lyriques soient postérieurs de je ne sais combien de siècles à la vieille épopée, et notamment sans aucune trace d'influence chrétienne. L’Anneau du Nibelung doit bien plus aux Eddas qu'au Nibelunge-Nôt. C'est une œuvre de réaction païenne ou de progrès païen comme on voudra, cela dépend des points de vue. Celle salle, d'un aspect simple et sévère mais noble, est ornée de statuettes en marbre, présents du roi de Bavière, figurant les types principaux des premières œuvres du maître, le Hollandais volant du Vaisseau fantôme, le chevalier Tannhäuser, Lohengrin le chevalier au Cygne Walther von Stolzing le «Siegfried» des Maîtres chanteurs de Nuremberg, Hans Sachs le Wotan de ce Siegfried, le Franz Liszt de ce Richard Wagner.
C'est Richard Wagner qui a inspiré sinon tracé le plan de cette habitation magnifique. Je n'avais donc pas tort d'emprunter une comparaison à l'architecture pour caractériser son génie.
A droite du hall, la salle à manger ; à gauche, le boudoir de Mme Richard Wagner, délicieux fouillis de meubles, de curiosités et d'objets d'art, parmi lesquels un autographe de Beethoven, une excellente aquarelle gouachée du célèbre peintre Menzel de Berlin, représentant une réception intime, à la cour de Weimar, me dit-on, et le portrait de Liszt jeune, crayon magistral d'Ingres. Ce boudoir, éclairé à la japonaise par de mystérieuses lanternes de papier multicolore, est le salon de réception de Franz Liszt pendant son séjour à Bayreuth.
Faisant face au vestibule, une grande porte s'ouvre dans la largeur du hall, communique avec la pièce principale du rez‑de‑chaussée, le cabinet de travail du maître qui est en même temps le grand salon de réception de la maîtresse de la maison. Nous voici donc dans l'antre du monstre. Peste ! Cet antre n'a rien de commun avec le Nibelheim d'Alberich, et ne rappelle la grotte du dragon Fafner que par les trésors de tout genre qui s'y trouvent entassés dans un pêle‑mêle royalement artiste.
Imaginez un vaste salon carré, qui se termine par une véranda hémisphérique, et qui occupe toute la largeur et la moitié de la profondeur de l'habitation. La pièce est lambrissée de chêne à filets d'or ; les fenêtres de la véranda sont tendues de rouge. Les meubles semblent courir les uns sur les autres comme les motifs caractéristiques de l’Or du Rhin et sous l'étincellement des bougies les bibelots éparpillés sur les tables, les guéridons, les consoles, sur le bureau, sur le piano à queue, ajoutent en quelque sorte à la splendeur de cette décoration polyphonique le pétillement et le cliquetis lumineux du motif de Loge. Une bibliothèque immense, peuplée de livres richement reliés, mais sans tape-à-l'œil, à l'anglaise, et à la française, rarement à l'allemande (détail qui charmera les bibliophiles), règne majestueusement le long des parois de la pièce, à droite et à gauche de la porte d'entrée, jusqu'à la véranda. Toutes les littératures, celles de tous les pays et de tous les temps, depuis l'Inde aryenne et bouddhique jusqu'à l'époque moderne, celles des arts et des sciences, indépendamment des lettres proprement dites, sont représentées dans cette collection magnifique dont le spectacle seul nous fait venir l'eau à la bouche.
Une galerie de portraits et de bustes couronne cette bibliothèque, sans porte vitrée, prompte à livrer ses richesses à un homme qui n'a pas de temps à perdre. Au-dessus de la porte d'entrée, un beau portrait de Beethoven, à sa droite Goethe, à sa gauche Schiller, son seul portrait authentique, assure-t-on. Ici Mme Cosima Wagner entre son père Franz Liszt et son mari Richard Wagner. Là les bustes de la célèbre tragédienne lyrique, la Schroeder‑De Vrient, et de Schnorr Von Carolsfeld le premier interprète de Tristan, un artiste éminent enlevé trop tôt à la scène et au wagnérisme dont il fut l'un des plus fervents adeptes. Là un tableau de Makart, don du peintre au musicien, un souvenir d'Egypte (un Portaels). En face, un portrait saisissant de Schopenhauer, l'auteur du fameux ouvrage Die Welt als Wille und Vorstellung, dont la philosophie a exercé une incontestable influence sur la pensée et les tendances de Wagner. Le titre seul du livre (le Monde, spectacle et volonté) est une sorte de résumé de l'œuvre et de la vie du disciple musicien, et des représentations de Bayreuth.
Sur une console, un narghilé repose infumable entre une aquarelle moderne et une bible incunable. Voici, sous une reliure énorme, la partition d'orchestre du Crépuscule des Dieux. Voilà… ,
mais je n'en finirais pas s'il fallait tout vous dire. Quel cabinet de travail ! Pareille habitation est un portrait psychologique, le portrait d'une âme riche et complexe, avide de sensations multiples et coïncidentes, cherchant et trouvant l'abondance de la mélodie et la plénitude de l'harmonie dans le désordre des sons, le déchaînement des couleurs et les dissonances du mobilier, une âme luxueuse, capable de simplicité par distinction, mais animée de la sainte horreur du sentiment bourgeois. Et quel précieux commentaire pour les prodiges de la décoration et les émerveillements de la mise en scène de Bayreuth dont Richard Wagner est l'inspirateur incontesté, le véritable créateur ! Comment cet homme n'aurait‑il pas besoin du décor dans son œuvre, et comment la mise en scène ne ferait-elle point partie de son essence entière au théâtre, puisqu'il ne peut pas s'en passer dans la vie ordinaire ?
Au milieu de toutes ces richesses, Richard Wagner promenait sa forte tête et sa petite taille, joyeux et presque sautillant. Il y a du feu dans ces veines-là. La foule des invités était nombreuse : la réception aussi princière que l'habitation. Plusieurs Français y assistaient, et la langue française a partagé avec l'allemand et l'anglais les honneurs de la soirée.
Mme Wagner a présidé à cette fête avec une élégance et une affabilité grand-ducales.
q