‹ Lettres de BayreuthChapitre 6 sur 13 · I

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Bayreuth, entre 14 et 15 août 1876

L'impression produite par la seconde partie de la tétralogie, la Walkyrie premier épisode du drame dont nous avons vu hier le prologue, a peut‑être été encore plus forte sur le public que celle de l’Or du Rhin, malgré certaines longueurs dans les deux premiers actes, et surtout au second acte, alourdi et opprimé par un interminable récit de Wotan qui a l'inconvénient de n'offrir qu'un médiocre intérêt musical, et le mérite d'être en grande partie inutile, car il raconte tout le prologue de la veille. Il sera d'autant plus facile de le couper, et je suis convaincu qu'on s'y résignera bientôt. Il est même inexplicable que l'auteur n'ait pas pris l'initiative de cette coupure. Ce récit n'a de raison d'être que dans les théâtres où la Walkyrie est jouée seule comme à Munich. Il importe alors que Wotan explique à Brunnhilde et surtout au public ce qui s’est passé dans l’Or du Rhin, les événements du prologue étant la cause des résolutions qu'il prend à l'égard de son fils Siegmund, et des ordres qu'il donne à Brunnhilde, la Walkyrie, la fille de ses désirs, l'exécutrice de ses volontés. Mais pour le public de Bayreuth qui est venu voir la tétralogie et non pas seulement la Walkyrie, qui sait son Or du Rhin par cœur, ce récit n'est qu'une fatigue sans compensation. Quant à Brunnhilde, elle peut s'en passer. Son auguste père a eu tout le temps de lui raconter l’Or du Rhin ; il suffirait de quelques mots pour le résumer par allusion, et il n'y aurait à en garder que le passage qui nous fait connaître la mère de la Walkyrie et les suites de la rêverie de Wotan après la prophétie d'Erda, à l'avant‑dernier tableau de l’Or du Rhin. Nous reviendrons bientôt là-dessus. Du reste, vous pensez bien que je n'ai ni l'intention de remanier la Walkyrie, ni la prétention de donner des conseils à l'auteur. Je constate seulement que ce récit est terrible. Il y a eu là un moment dur à passer. Heureusement ces deux premiers actes sont pleins de beautés de l'ordre le plus élevé, et le troisième est une revanche fulgurante qui fait oublier l'aridité du récit de Wotan. La chevauchée des Walkyries, par exemple, est une scène d'une sauvagerie grandiose et puissante, dont l'effet a dépassé les prévisions les plus enthousiastes, et les scènes finales, le châtiment de Brunnhilde, ses supplications désespérées et son sommeil magique au milieu d'un cercle de feu, composent un tableau d'une merveilleuse poésie et d'un intérêt poignant.

Comme pour l’Or du Rhin, je vous demande la permission de remettre à demain l'analyse de ce poème et de cette partition ; mais puisque j'ai la parole, j'en profile pour vous communiquer un fait qui est de nature à intéresser un certain nombre de vos lecteurs. Richard Wagner a reçu d'Anvers une adresse des flamingants anversois, qui expriment le regret d'être empêchés, par la coïncidence des fêtes communales et du festival de musique de cette ville, d'assister aux représentations de Bayreuth.

L'adresse anversoise exprime aussi l'espoir que le mouvement musical flamand, qui en est seulement en Flandre aux commencements de la tâche que l'auteur de l’Anneau du Nibelung achève en Allemagne, grâce à des circonstances plus favorables, finira cependant par avoir aussi son apogée, et peut-être son Bayreuth. Je vous donne le sens, d'après ce qu'on m'a rapporté, et non la rédaction elle-même qui doit être bien remarquable, car après avoir lu ce document, Richard Wagner aurait prononcé ces paroles :

J'en ai jeté bien d'autres au panier, mais je garderai celle‑là ; elle est bien écrite.

Si après cela, les flamingants d'Anvers ne viennent pas à la troisième série des représentations de Bayreuth, ils seront inexcusables, d'autant plus qu'à cette date, du 27 au 30 août inclusivement, le festival de musique d'Anvers aura depuis longtemps, si je ne me trompe, dit son dernier mot.

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