‹ Lettres de BayreuthChapitre 7 sur 13 · II

II

Bayreuth, 16 août 1876

A quoi rêvait Wotan, à l'avant‑dernier tableau de l’Or du Rhin, en écoulant la voix solennelle d'Erda, ses recommandations au sujet de l'anneau et surtout sa mystérieuse prophétie de la fin des Dieux ? Wotan lui-même nous l'explique, ainsi qu'à sa fille Brunnhilde, au second acte de la Walkyrie, dans ce fameux récit qui nous a imposé un si cruel effort d'attention, et dont nous aurions souhaité la suppression, bien qu'une partie en soit absolument nécessaire à l'intelligence de la pièce. Qu'est-ce que cette fin éternelle dont les Dieux sont menacés ? Erda, qui sait tout, n'a pas voulu le dire, et Wotan, intrigué et inquiet, a perdu sa sérénité olympienne. Il est d'ailleurs mécontent de lui-même ; il a touché l'anneau maudit par Alberich, il l'a volé, il a introduit dans le monde le parjure, la violence et même le meurtre, dont Fafner a donné le signal en assassinant son frère Fasolt pour demeurer le seul maître du trésor du Nibelung. Si la fin du règne des Dieux doit être le châtiment de ces crimes, n'y a-t-il pas quelque moyen de l'ajourner, de la reculer autant que possible ? L'âme du Dieu qui ne rêvait que conquêtes et domination se sent prise d'une curiosité insatiable, d'une soif ardente de savoir. Il descend dans les profondeurs de la terre, et domptant par un charme d'amour l'impassibilité de la sage et savante Erda, conscience éternelle des choses, de leur origine et de leur destinée, il s'efforce de lui arracher son secret. De cette recherche scientifique naissent les neuf Walkyries, dont Brunnhilde est l'aînée. Les Walkyries, filles des désirs de Wotan, personnifient ses volontés. Le Dieu compte sur elles pour écarter la réalisation des prophéties d'Erda, l'écroulement de sa souveraineté. Elles ont mission de stimuler parmi les hommes le courage et l'héroïsme, et de les ramasser sur les champs de bataille pour les emporter à travers les nuages sur leurs chevaux ailés, et les amener dans les vastes salles du Walhalla, où Wotan les réveille et les rassemble pour combattre avec eux, quand le moment sera venu, les ennemis de la suprématie divine.

Le sujet de la Walkyrie est la révolte de Brunnhilde contre Wotan, c'est-à-dire la lutte du Dieu contre lui-même, et son triomphe sur sa propre volonté. A quel propos cette lutte étrange et tout intérieure, qui se manifeste sous une forme dramatique, et que le poète nous fait voir et toucher du doigt pour ainsi dire en donnant un corps, une âme et une personnalité propre à la volonté de Wotan en révolte contre sa raison ? C'est ce que nous apprend le premier acte du drame.

Pressé de se faire des alliés contre des ennemis qu'il redoute sans les connaître, et pour cause, car Erda en lui annonçant la fin des Dieux, la fin de tout ce qui a eu un commencement, lui a tout simplement exposé une loi philosophique qu'il n'a pas comprise faute d'avoir lu Schopenhauer et Hartmann, comptant sur les héros pour défendre l'empire du Walhalla, ambitionnant d'ailleurs généreusement d'élever l'humanité en la rapprochant des Dieux, Wotan est descendu sur la terre, et là sous le nom de Velse ou Wolfe (loup) il a eu d'une femme, que Richard Wagner ne nous fait pas connaître, deux enfants, Siegmund et Sieglinde. Celle-ci, bientôt après, réduite en esclavage, a été achetée par le guerrier Hunding, dont elle est devenue la femme et la servante. Siegmund, élevé par son père au fond des bois, se trouve seul un beau jour. Wotan, ou plutôt Velse, ou Wolfe, comme vous voudrez, a disparu sans laisser de trace, après lui avoir annoncé qu'au moment de sa plus profonde détresse il trouverait une épée qui lui donnerait la victoire.

Les événements que nous venons de raconter d'après les révélations de Siegmund au premier acte et de Wotan au second acte de la Walkyrie, remplissent l'intervalle qui sépare l’Or du Rhin de la Walkyrie.

Lorsque le rideau s'entr'ouvre sur le premier acte de la Walkyrie, nous sommes chez Hunding, le mari et le tyran de Sieglinde, le rude et lourd Germain. Le théâtre représente une vaste «Halle», le centre de la maison germanique primitive, dont un frêne immense aux puissants rameaux soutient la toiture de bois. La lueur du foyer éclaire cette salle rustique. Le soir approche. L'habitation semble déserte. Siegmund (M. Albert Niemann, de Berlin) entre brusquement ne sachant lui-même où il se réfugie, éreinté, brisé, traqué par une tribu qu'il vient d'outrager en voulant protéger contre une famille entière une jeune fille que ses parents prétendaient contraindre à une union odieuse. Hunding appartient à cette famille. Siegmund l'ignore. Il se jette épuisé et désarmé sur une peau de bête près du foyer. Une femme parait. C'est Sieglinde (Mme Joséphine Schefzky, de Munich). Siegmund ne sait pas qu'elle est sa sœur, qu’il n'a pas revue depuis des années, et qu'il croit morte depuis longtemps. Elle le console, le réconforte, lui offre l'hydromel et l'invite au repos, déjà une tendresse innommée germe au fond de ces deux âmes qu'unit à leur insu le lien du sang. On entend au-dehors le sabot du cheval de Hunding. L'entrée du maître de la maison a beaucoup de caractère, et l'orchestre nous le présente comme un homme tout d'une pièce, pas aimable, mais relevant par une certaine dignité la rudesse de son personnage. Hunding (M. Joseph Niering) ne tarde pas à apprendre que son hôte est son ennemi, l'ennemi de sa famille ; il ne lui en offre pas moins l'hospitalité, mais en le provoquant au combat pour le lendemain. Siegmund, resté seul, est bientôt rejoint par Sieglinde. Celle-ci montre au proscrit désarmé une épée qu'un vieillard enfonça dans un frêne le jour de son mariage avec Hunding. Ce vieillard, qui n'a pas dit son nom, n'est autre que Wotan, et son épée doit donner la victoire à qui saura l'arracher du frêne. Siegmund se rappelle alors la promesse de son père. Il saisit l'épée trouvée dans la détresse : Nothung, Urgence, c'est ainsi qu'il la baptise. Elle sera le gage de sa victoire à lui, et de la délivrance de Sieglinde, car vous l'avez deviné, n'est-ce pas, Sieglinde étouffe dans la maison et sous le joug de Hunding. L'esclavage lui pèse, elle aspire à l'amour, et depuis l'arrivée de l'étranger, du proscrit, elle brûle de rompre avec les conventions sociales du monde germanique primitif. Femme, sœur, mariage, consanguinité, qu'importe ? Le souffle d'une nuit de printemps pénètre la salle, la lune brille, les deux cœurs se gonflent d'amour. Siegmund et Sieglinde tombent dans les bras l'un de l'autre. Ils s'aiment et ils se reconnaissent. Mais dans le mythe on n'y regarde pas de si près.

Tu seras pour ton frère, dit Siegmund à Sieglinde, la fiancée et la sœur à la fois, et maintenant fleurisse le sang des enfants de Velse !

Et les deux amants s'éloignent dans la nuit.

S'il n'est pas facile de raconter ce premier acte, il est beaucoup plus facile de l'écouter au théâtre. Les récits de Siegmund sont dramatiques et n'offrent point de longueurs rebutantes ; ils sont du reste admirablement déclamés par M. Niemann qui joue son rôle en tragédien lyrique d'un talent puissant. La voix elle-même a encore de grandes vigueurs de son et surtout d'accent ; elle manque de charme et de velouté dans la Fruhlingsscene ;mais la scène est si belle, la mélodie en est si passionnée, si entraînante, et le chanteur, pour sa part, y met tant d'énergie et de chaleur qu'il n'y a pas moyen de résister.

Nous payerons cher au second acte ce début saisissant. Le décor promet : site sauvage, traversé par un gigantesque pont de roches. Il est clair qu'il va se passer là quelque chose d'énorme et de terrifiant. Oui, mais après bien des lenteurs, après une longue marche à travers les aridités d'une musique rocailleuse, sans air ni lumière, et surtout sans intérêt. La première scène est une promesse qui confirme celle du décor, mais que la suite ne lient pas. Quelle est cette femme cuirassée, coiffée d'un casque ailé d'où s'échappent des flots de cheveux noirs, et vêtue d'une robe d'une blancheur virginale et d'un manteau couleur de sang ? C'est Brunnhilde, l'aînée des Walkyries, la fille chérie de Wotan. Elle accourt à l'appel de son père, en poussant des exclamations stridentes : Hojotoho ! Heiaha ! Hahei ! Heiaho ! La langue des Walkyries, retrouvée par Richard Wagner au fin fond des forêts teutonnes. Brunnhilde (Mme Amélie Materna, de l'Opéra de Vienne) tient à la main Grane, son cheval noir, une superbe bête dont l'éducation wagnérienne ne laisse rien à désirer depuis la dernière répétition générale, où elle a failli tomber du haut du pont, entraînant Brunnhilde, qui heureusement a eu assez de poigne pour la retenir ; elle sort, dit-on, des écuries du roi de Bavière. Wotan ordonne à Brunnhilde de se préparer à porter la victoire à Siegmund, poursuivi par Hunding, et la Walkyrie se fait une fête de jouer son rôle dans le combat qui va s'engager sur la scène, au sommet de la roche abrupte qui fait pont sur la vallée. Vous l'entendez, en dépit, si ce n'est à cause de la Frühlingsscene du premier acte, Wotan prend parti pour les amants et surtout pour son fils Siegmund, une des espérances de son armée de héros du Walhalla, contre Hunding, l'époux outragé. Mais Fricka ne l'entend pas de la sorte. Elle arrive sur un char traîné par deux béliers, et congédiant la Walkyrie du geste, pour mieux dominer la volonté de Wotan, elle réclame impérieusement la mort de Siegmund, le châtiment du coupable. Comme Junon, elle défend la loi conjugale. La dispute est traînante et il est vraiment regrettable que Wotan ne cède pas dès le premier mot, puisqu’aussi bien il finit par céder, estimant que Siegmund ne réalise pas l'idéal du héros digne de succéder aux Dieux. Plus traînante encore est la scène entre Wotan et Brunnhilde qui ne comprend rien aux fluctuations paternelles, aux ordres contradictoires qu'elle reçoit. Tout à l'heure la victoire de Siegmund, maintenant la mort de Siegmund. Elle proteste, et finit par céder elle aussi ; mais quand Wotan n'est plus là, quand arrivent Siegmund et Sieglinde, la Walkyrie, la vierge guerrière, s'attendrit… et nous respirons. Sieglinde épuisée s'est endormie dans les bras de Siegmund. La Walkyrie apparaît. Elle offre à Siegmund le séjour du Walhalla, où les filles de Wotan lui verseront les boissons les plus délicieuses. Mais Sieglinde ne l'y suivra pas. Il refuse ; plutôt que de l'abandonner, il la tuera pour mourir après elle. Alors Brunnhilde n'y tient plus. Pour la première fois, elle a l'intuition de l'amour. Sieglinde vivra, Siegmund sera vainqueur. Brunnhilde lui promet la victoire, malgré les ordres de Wotan. La volonté du Dieu se révolte contre sa raison. Cependant la scène s'est obscurcie peu à peu. Le sommet de la roche est voilé de nuages. C'est là, derrière la nue, à demi transparente et illuminée par les éclairs, que Siegmund protégé par la Walkyrie se rencontre avec Hunding.

Déjà de son épée Urgence il menace l'époux de Sieglinde, quand la lance de frêne de Wotan s'abat sur le fer de Siegmund et le brise en deux morceaux. Brunnhilde les ramasse et s'enfuit à cheval avec Sieglinde, qui a vainement supplié les deux rivaux de la tuer avant de se battre. Siegmund tombe, transpercé par l'épée de Hunding qui bientôt après s'affaisse foudroyé par le mépris de Wotan, furieux d'avoir été obligé de lui donner raison, et décidé pourtant à punir Brunnhilde d'avoir essayé de lui donner tort. Et voilà comment se vengent les Dieux !

Cette fin d'acte sera d'un grand effet quand les intentions de l'auteur seront complètement rendues par la mise en scène. Pour le moment, c'est à peine si l'on se rend compte de la protection que Brunnhilde accorde à Siegmund et de l'opposition de Wotan ; c'est à peine si l'on entend les paroles des personnages dans le feu du combat, on se demande même si les artistes les ont chantées ; on ne voit pas tomber Hunding ; enfin, la situation est presque inintelligible pour qui ne la connaît pas d'avance, et celui qui la sait par cœur est trompé dans son attente. Il n'en est pas moins vrai que depuis l'entrée de Siegmund et Sieglinde, l'action a repris le pas sur la déclamation, et l'intérêt dramatique et musical sur l'ennui.

Le châtiment de Brunnhilde remplit le 3eme acte qui s'ouvre par un tableau d'un coloris absolument germanique, par une scène d'une grandeur exorbitante, mais épique, d'un mouvement violent mais sublime dans son genre, la chevauchée des Walkyries. Elles sont huit, personnifiées toutes les huit par des cantatrices de talent, Mmes Lili Lebmann, Marie Lehmann et Minna Lummert (les filles du Rhin de l’Or du Rhin), Louise Jaïde, que nous avons entrevue sous les traits d'Erda, Marie Haupt, Antonia Amann, Hedwig Reicher‑Kindermann

et Johanna Jachmann‑Wagner, nièce du compositeur, cantatrice célèbre en Allemagne, retirée du théâtre depuis quelques années, mais douée encore d'un contralto puissant dont elle a tenu à honneur de consacrer les derniers éclats à son illustre parent. Les huit Walkyries vous donnent une idée du personnel artiste qu'il faut réunir pour monter un ouvrage de cette importance. Elles bondissent à travers les nuages, déchirant l'air de leurs cris belliqueux, dominant la tempête elle-même, et, tandis qu'on les voit passer dans les airs, le galop fantastique et les hennissements de leurs coursiers retentissent dans la symphonie orageuse de l'orchestre affolé. Quadrupedante… sonitu quatit ungula nubem. Richard Wagner aura beau se fâcher, toute la salle éclate en applaudissements.

Brunnhilde manque au rendez-vous des Walkyries. Mais la voici avec Sieglinde à qui elle ordonne de vivre pour le fils de Siegmund, pour le futur Siegfried. Vainement ses sœurs la conjurent de ne pas braver les ordres de son père. La pitié l'emporte sur l'obéissance et le respect filial. Brunnhilde assure à Sieglinde un refuge dans la forêt prochaine. Il était temps, Wotan entre, en proie à la plus terrible colère qui ait jamais agité l'âme d'un Dieu. Brunnhilde, que ses sœurs tenaient cachée, comparaît devant lui. Le Dieu lui reproche amèrement sa révolte et prononce sa condamnation. La Walkyrie n'est plus. Désormais, le Walhalla sera fermé pour elle, et la vierge céleste ne sera plus qu'une femme, réduite aux vulgaires occupations du ménage, sous le joug du premier manant qui l'aura possédée. La fureur de Wotan est telle que les Walkyries épouvantées s'enfuient loin de leur sœur sur leurs chevaux qu'emportent les dernières rafales de l'ouragan. Le calme se fait peu à peu dans la nature, mais l'âme irritée de Wotan est plus lente à s'apaiser. Brunnhilde se défend en invoquant la pitié qu'elle a ressentie pour ses enfants à lui, les Wœlsungen. Il résiste. Brunnhilde l'implore, elle fait appel à sa pitié à lui, à son affection pour la fille de ses désirs. Il résiste encore. Mais, du moins, s'écrie-t-elle enfin, si je dois être à un autre, que ce ne soit pas au premier venu, à un lâche ; si je dois m'endormir sur ce rocher d'un sommeil semblable à la mort jusqu'au jour où je me réveillerai femme, que je sois du moins le prix du courage, et que celui‑là soit un héros libre et sans peur qui me réveille et me possède. Wotan ému consent. A sa voix Loge, le Dieu du feu, allume autour du rocher une flamme immense, un brasier ardent, qui dévorera l'insolent, fera reculer le lâche et ne livrera passage qu'au héros véritable, au guerrier sans peur ni bassesse, digne époux de la vierge sans tâche. Ce duo de proportions colossales est une scène de la plus majestueuse beauté, qui se termine sur l'un des plus étonnants effets de théâtre dont l'imagination puisse rêver. Un motif délicieux, celui du sommeil de Brunnhilde, forme la trame du tissu musical, sur lequel le motif du feu, développé avec une étincelante fantaisie, projette des gerbes de lumière et de flamme qu'on voit luire sur la scène tout autour de la Walkyrie endormie, et qu'on entend crépiter dans le brasier de la symphonie orchestrale.

Ce troisième acte de la Walkyrie est dans son genre un pur chef-d'œuvre, d'une rare intensité d'émotion dans les implorations de Brunnhilde et les adieux de Wotan à sa fille, d'une coloration toute personnelle dans la formidable chevauchée du début et dans le magique rayonnement de la scène finale.

L'opéra tout entier se distingue de l’Or du Rhin, par une allure plus hardie, par une coloration plus homogène, par une inspiration plus hautaine et plus violente, entrecoupée d'éclairs de sensibilité agitée qui rachètent largement certaines longueurs dont l'aridité pourrait bien être une préméditation du compositeur, le plus malicieux des artisans du repoussoir musical. Le fait est que ces longueurs n'ont pas empêché l'émotion, si elles ne l'ont pas servie. L'impression a été tout autre, mais non moins vive que la veille, et les artistes étaient unanimes à proclamer que pour être l'auteur de la Walkyrie après avoir été l'auteur de l’Or du Rhin, il faut être deux fois maître.

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