‹ L’Hameçon de PhéniceChapitre 4 sur 10 · ACTE DEUXIÈME. · Scène I.

ACTE DEUXIÈME. · Scène I.

Une chambre dans l’hôtellerie de Lucindo.

Entrent LUCINDO et TRISTAN.

Lucindo.

Ne nous tourmentons pas de cela, Tristan. Que nous importent les gens qui entrent chez elle ou qui en sortent ? Ce sont sans doute ses parents.

Tristan.

Pour moi, que ce capitaine espagnol soit ce qu’il voudra, je sais bien que depuis plus d’un mois qu’elle vous comble de présents sans rien recevoir de vous, vous devez être rassuré contre ses ruses, mais non pas contre l’inconstance de son amour. Celui qui ne donne rien est mal venu à se plaindre ou même à se montrer jaloux ; ce n’est qu’en donnant que l’on obtient des droits sur une femme ; et alors l’ingratitude qu’elle témoignerait serait une horrible trahison, un véritable adultère… Mais il faut aussi considérer que vous vous êtes attaché à elle peu à peu, que vous l’aimez, et que vous ne prendriez pas aisément votre parti si elle venait à vous traiter avec indifférence. Je suis bien convaincu, au contraire, que si vous soupçonniez qu’elle s’éloigne de vous par intérêt, vous vous obstineriez à la conserver, et que vous seriez capable de lui donner en un jour ce que vous ne lui avez pas donné en un mois.

Lucindo.

Mon avis est, Tristan, que jamais Phénice ne me laissera pour un autre. Elle n’aime pas, elle, par intérêt.

Tristan.

Prenez garde ! l’amour qui s’opiniâtre est un hérétique qui foulerait aux pieds les vérités les plus saintes, et celui qui se fie à une femme risque beaucoup.

Lucindo.

Ai-je eu tort ? Est-ce ma faute ? La beauté n’est-elle pas une sorte d’autorité légitime à laquelle il faut que tous les hommes ici-bas se soumettent ? Les sept sages de la Grèce n’ont pas été à l’abri des séductions de la femme en qui ils ont trouvé de l’esprit, de l’attrait et du désintéressement. Diogène et Timon lui-même, qui était si farouche et si sauvage, se sont rendus, par reconnaissance et par amour, à l’affection qu’on leur témoignait. Moi, j’ai résisté assez longtemps, et si mon cœur a cédé à la fin, c’est que j’ai vu la sincérité de Phénice.

Tristan.

Vous commencez à me persuader.

Lucindo.

Elle a dissipé mes soupçons.

Tristan.

Je me suis trompé, j’en conviens.

Lucindo.

Je n’avais qu’à me retirer dans le principe.

Tristan.

Vous étiez près du feu, et il vous a communiqué sa chaleur.

Lucindo.

Pense bien à cela mûrement, et tu avoueras qu’à moins d’inconstance, un homme ne peut pas se détacher d’une femme qui ne demande rien. Pour moi, je permets volontiers à toutes les femmes qui me feront des cadeaux sans en exiger, de me tromper tant qu’il leur plaira ; et je ne reproche pas à celle-ci de recevoir du monde chez elle, puisque je ne lui ai pas seulement donné la valeur d’une épingle. Mais toi, qu’en dis-tu ?

Tristan.

Je crains votre amour.

Lucindo.

Eh quoi ! Tristan, pouvais-je m’en défendre ? D’abord elle est si belle ! ensuite, songe un peu aux admirables qualités de son âme. La beauté seule est un charme invincible chez les femmes, et qu’elles soient spirituelles ou sottes, elles réduisent par là le seigneur et le vilain. Il est vrai que quand elles n’ont pour elles que la beauté, la passion qu’elles inspirent n’est pas durable, parce qu’on n’en jouit pleinement que dans la nouveauté ; mais quand aux charmes extérieurs se joignent les charmes secrets, je veux parler de l’âme, alors c’est un amour éternel qu’elles inspirent. L’âme de Phénice est précisément ce qui m’a subjugué ; et récompenser un pareil dévouement par la défiance et le soupçon, ne serait de ma part qu’une lâche bassesse. Oui, je l’aime, parce que je ne saurais douter de la vérité de son amour. Non, je ne suis point jaloux, parce qu’elle a fait preuve avec moi du désintéressement le plus rare. Aussi, que ce capitaine espagnol aille la voir à son gré, je n’en ai pas le moindre souci ; il n’y a pas de mal entre eux, il n’y a que des conversations innocentes. Et puis, maintenant que j’ai vendu, je m’en retournerai libre et joyeux quand il me plaira ; je m’en retournerai à Valence, où je tâcherai de l’oublier, et où je raconterai ce roman à mes amis et aux dames de ma connaissance.

Tristan.

Vous avez bien raison d’appeler cette aventure un roman.

Lucindo.

On frappe, je crois.

Tristan.

Oui, seigneur.

Lucindo.

J’entends quelqu’un.

Entrent CÉLIA et l’Écuyer ; celui-ci porte un panier recouvert d’une étoffe de soie.

Célia.

Vous êtes bien surpris de ma visite, n’est-ce pas ?

Lucindo.

Jamais, Célia, je ne le serai des bontés de ta maîtresse.

Célia.

Vous nous ôtez le sommeil là-bas, et ici vous nous oubliez. Est-ce que vous ne faites que de vous lever ?

Lucindo.

Nous autres marchands, nous ne restons pas si longtemps au lit, et surtout quand nous avons des inquiétudes.

Célia.

Comment pouvez-vous en avoir, puisque vous êtes adoré ?

Lucindo.

Je crains de perdre une si précieuse tendresse.

Célia.

Taisez-vous, ingrat ! — J’aurais bien voulu vous trouver couché à cause d’un certain présent que je vous apporte ; mais ce vieil imbécile qui n’entend et ne voit goutte s’est levé à midi, croyant se lever à cinq heures du matin.

L’Écuyer.

Vous rejetez toujours sur moi la faute de votre négligence.

Lucindo.

Que m’apportes-tu donc, ma chère Célia ?

Célia.

Je vous apporte six chemises de la plus fine toile de Hollande. (Elle prend le panier des mains de l’écuyer et en sort des chemises.) Tenez, voyez comme c’est beau, cela ! et, de plus, c’est l’ouvrage de l’aiguille la plus habile et de la main la plus délicate.

Lucindo.

Il est facile de le voir à la blancheur du linge.

Célia.

Voici un cœur en guise de chiffre.

Lucindo.

Quel est ce cœur ?

Célia.

C’est celui de la personne qui vous a donné le sien. Vous l’avez percé de plus de pointes qu’il n’y a de points dans son travail… Elle m’avait ordonné de vous en essayer une, et de vous dire que son plus vif regret était de ne pouvoir vous servir de chambrière. Elle m’a recommandé, en outre, de vous embrasser de sa part.

Lucindo.

Avec plaisir, Célia. (Il l’embrasse.) Quant à ton adorable maîtresse, dis-lui bien que je ne tarderai pas d’aller déposer mille baisers sur ses pieds plus blancs que l’aurore. — Va, Tristan, va chercher cette pièce de taffetas de couleur amarante, afin que Célia la porte à ma beauté céleste. L’éclat de son teint n’en ressortira que mieux.

Tristan.

Je vous obéis.

Célia.

Non, Tristan, arrêtez. Si je m’avisais d’emporter d’ici la moindre chose, on me tuerait.

Lucindo.

Quelle bizarrerie ! cela n’est pas bien à Phénice. Ceux qui aiment ont du plaisir à donner. Pourquoi ne me permettrait-elle pas de lui offrir un faible gage d’amour ?

Célia.

Que voulez-vous ? c’est son idée. Vous pourrez plus tard l’en gronder à votre aise, quand vous serez tête à tête avec elle.

Lucindo.

Puisqu’elle est de cette humeur, tu accepteras, toi, du moins, quelques écus.

Célia.

Grand merci ! il m’est défendu de rien recevoir de vous.

Lucindo.

Personne ne le saura.

L’Écuyer.

Les murs voient et entendent, et ils le diraient.

Lucindo.

Quelle femme, Tristan !

Tristan.

Je veux peindre un tableau dans l’air, je veux construire un palais sur la pointe d’une aiguille, je veux élever une montagne avec les atomes qui se jouent aux rayons du soleil, puisque j’ai trouvé une femme qui n’aime pas l’argent. J’aurais cru, à toute force, qu’un avocat, un médecin, un procureur, un alguazil, un barbier, un chirurgien, avaient refusé de l’argent ; mais ce qui m’étonne, ce qui me passe, ce qui m’épouvante, c’est de voir des écus refusés par une respectable duègne et par un vénérable écuyer.

Lucindo.

C’est Phénice qui a ainsi formé ses gens. — Dis-lui, Célia, que j’irai la voir dans la soirée, et que je la prie de m’attendre avec la moitié de l’empressement avec lequel j’irai chez elle.

Célia.

Je cours lui annoncer cette heureuse nouvelle.

Lucindo.

Que le ciel te garde, Célia ! — Mais pourquoi me regardes-tu de la sorte ?

Célia.

Ma maîtresse m’a recommandé de bien observer votre visage pour voir si vous aviez été sage cette nuit.

Lucindo.

Quoi ! elle serait jalouse ?

Célia.

Vous avez une mauvaise réputation.

Lucindo.

Non, mais elle m’aime.

Célia.

Beaucoup trop, hélas ! mais vous lui pardonnerez bien quelques soupçons. Elle souffre tant, la pauvre !

Lucindo.

Je sais tout ce que je lui dois. Adieu.

Célia.

Adieu.

Célia et l’Écuyer sortent.

Lucindo.

Eh bien, Tristan ?

Tristan.

Ma foi ! Vous êtes né coiffé.

Lucindo.

En effet, je suis un heureux mortel.

Lucindo et Tristan sortent.

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