‹ L’Hameçon de PhéniceChapitre 5 sur 10 · Scène II.

Scène II.

Le Port.

Entrent ALBANO et CAMILO.

Camilo.

D’où vient que vous faites tant de signes de croix ?

Albano.

Il y a bien de quoi, certes, après avoir vu sa tournure andalouse.

Camilo.

Vous pensez donc que c’est une femme ?

Albano.

Si ce n’est pas une femme, moi je suis un fou.

Camilo.

Ce n’est pas beaucoup dire.

Albano.

Si fait ! car à présent je n’ai plus rien à perdre que l’esprit.

Camilo.

Vous ne voyez donc pas que c’est une véritable extravagance de soutenir qu’un jeune homme est une femme ?

Albano.

J’ai des raisons pour cela… — Personne ne peut vaincre sa destinée… Dans la plus belle de toutes les villes que le soleil éclaire en Europe, à Séville, dans la rue qu’on appelle la rue des bains de la reine Morisque, c’est là que Dinarda naquit. Un seul mot suffira pour vous faire juger de sa beauté : c’est que la première fois que je la vis, l’idée me vint qu’elle seule aurait pu inspirer au fameux peintre Zeuxis un portrait digne d’Hélène. Je lui rendis des soins : je me promenai, je rôdai autour de sa maison, je lui envoyai des messages par l’entremise de quelques vieilles complaisantes ; et ce ne fut qu’après plus d’un an d’assiduités continuelles que j’obtins qu’elle daignât m’écrire. Voilà d’ailleurs tout ce que j’ai eu jamais d’elle ; en laisser entendre davantage, ce serait outrager sa vertu et la vérité. Ainsi tout cet amour consista en lettres purement et simplement. Je tirais à vue sur elle ; elle acceptait mes billets, mais n’en payait aucun. — Ma mauvaise étoile ne tarda pas à détruire mon bonheur… Le duc de Medina-Sidonia a près de sa maison, à Séville, un jeu de paume. Comme ce jeu de paume se trouvait dans le même quartier, j’y entrais à toute heure, tantôt jouant moi-même, tantôt me bornant au rôle de spectateur. À l’une des extrémités de la salle, on a sculpté en relief les armoiries des Guzman. Au-dessous du casque, au milieu de la couronne qui entoure l’écu, est représenté le grand Alonzo Perez de Guzman, que l’on a surnommé le Brave, au moment où sur le rempart de Tarife il jette sa dague à un Maure pour qu’on tue son propre fils : action véritablement espagnole. Au-dessous des armes est représenté ce serpent gigantesque qu’il tua en Afrique avec un courage égal à celui d’Hercule. La pique entre par la bouche du redoutable reptile, ressort ensanglantée par les dures écailles, et la queue de l’animal se replie autour de l’écu. Un jour, une foule de jeunes oisifs étaient occupés à regarder ces armoiries ; on avait achevé la partie, et comme il pleuvait, on s’amusait à peloter de côté et d’autre sans prétention. Un cavalier, soit qu’il eût visé ou non, lança la paume contre la bouche du serpent et dit : « On a beaucoup disputé en Afrique touchant celui qui avait tué le serpent ; mais il faut qu’on sache à l’avenir que c’est moi seul qui l’ai tué, et si quelqu’un le nie, j’ai mes témoins. » Il parlait ainsi par badinage ; cependant l’attachement, le respect que je porte à la maison de Medina-Sidonia m’animèrent, et je répliquai : « Celui qui voulut contester ce beau fait à don Alonzo eut lieu de s’en repentir ; car don Alonzo le défia de montrer la langue du reptile, qu’il avait eu soin d’enlever, et lui, il la fit voir sur-le-champ à tout le monde. » Alors l’autre cavalier : « Si don Alonzo a cette langue, qu’il la tire. » Le sang-froid de ce cavalier m’irrita, et je le saisis par le bras, en lui disant : « Faites attention à vos paroles, car si vous ne vous taisez, le même don Alonzo qui est là avec sa dague vous coupera la langue à vous-même. » — Ce fut une folie à moi de prendre aussi sérieusement une plaisanterie ; car vous remarquerez, s’il vous plaît, que ce cavalier était l’intime ami du frère de ma divinité. Celui-ci s’avança vers moi en disant : « Si ce serpent était vivant et qu’il pût lancer son venin, ceux qui font ici les fanfarons se sauveraient bien vite, tandis que mon ami le taillerait en pièces. — S’il agissait ainsi, répliquai-je sans songer à l’intérêt de mon amour, il acquerrait autant d’honneur que don Guzman de Medina-Sidonia. Jusque-là, silence ! — Silence, vous-même ! dirent-ils. — Eh bien ! m’écriai-je, emporté par la fureur ; eh bien ! voyons qui de nous aura peur et fuira. Je suis, moi, le serpent de don Guzman. Que l’un de vous s’approche, s’il ose ! » Je dis, et levant le battoir que je tenais à la main, je m’élançai sur eux, les frappai, les blessai, et si bien qu’en un instant on eut vidé la salle, où je demeurai seul et vainqueur… Vous devinez les suites de cette querelle insensée. Quelques jours après, mes parents et mes amis s’étant interposés, obtinrent, pour éviter un jugement fâcheux, qu’on me laisserait quitter le pays ; et ils m’ont envoyé ici muni des meilleures recommandations pour le duc de Feria, vice-roi de ces îles. Je vis depuis lors à Palerme, et le temps et l’absence, qui changent tout, ont fait que j’ai oublié Dinarda et que je me suis épris de Phénice. Et aujourd’hui j’ai vu chez celle-ci cet Espagnol qui est la femme que j’ai aimée, ou qui est son vivant portrait. Voilà mon histoire.

Camilo.

N’avancez pas, les voici qui viennent.

Entrent PHÉNICE, DINARDA, BERNARDO et FABIO.

Phénice, à Dinarda.

Comment ! vous ne voulez pas que je m’afflige de vos mépris ?

Dinarda.

Non, par Dieu ! je prétends, au contraire, que vous me sachiez bon gré de la loyauté avec laquelle je me conduis à l’égard du capitaine.

Phénice.

Hélas ! vous me punissez bien cruellement de la rigueur que j’ai montrée à bien des hommes ; mais songez que je croirai que c’est plutôt crainte de votre part que loyauté.

Dinarda.

N’est-ce pas lui qui m’a conduit chez vous ? et puis-je me rendre coupable d’une aussi noire trahison ? — Ah ! si je vous eusse connue par moi-même, ô Dieu ! quel serait mon bonheur ! comme je vous couvrirais de caresses ! comme je vous parlerais d’amour !… Ma fortune ne l’a pas voulu. Il faut que je vous adore et que je m’abstienne de vous le dire. Hélas ! je suis comme Tantale, placé près d’une source où je brûle d’étancher ma soif, et il ne m’est pas permis d’y toucher. C’est pourquoi je n’ai plus qu’à mourir.

Phénice.

Enfant que vous êtes ! ne pourriez-vous pas être en secret l’amant d’une femme qui vous aime ?

Dinarda.

Ne me l’ordonnez pas, madame. J’ai des sentiments trop élevés pour cela. C’est le capitaine Osorio qui m’a conduit chez vous, et je lui ai mille obligations, je lui dois de l’argent.

Phénice.

Je me charge de payer vos dettes.

Camilo.

Je crois en effet que c’est une femme.

Albano.

Certainement.

Camilo.

Mais non, vous êtes fou, je suis fou moi-même. Est-ce que deux femmes se parleraient ainsi d’amour ? Au reste, il est facile de vous informer d’elle à ces deux pages.

Albano.

Veuillez attendre un moment. (Albano et Camilo s’avancent vers les deux pages.) Holà ! mes jeunes seigneurs ?

Fabio.

Dité, signore.

Albano.

Puis-je vous parler de confiance ?

Fabio.

Parlaté. Ié souis al vostro servicio. Qué volété ?

Albano, à part.

Ah ! belle Dinarda ! (Haut). Quel est ce cavalier ?

Fabio.

Ce gentiluomo ?

Albano.

Oui.

Fabio.

Le signor Rugero.

Albano.

Quoi ! il s’appelle Rugero ?

Fabio.

Si.

Albano.

D’où est-il ?

Fabio.

De Venezia.

Albano.

Il n’est pas Espagnol ?

Fabio.

No, grazia à Dio, il n’est pas Espagnuolo. Perchè li Espagnuoli sonno tutti traditori, birbanti, assassini per tre escudi.

Albano.

En vérité, Camilo, cela est étrange ; j’en deviendrai fou.

Fabio.

Attendez oun poco, signore ; ié vous santérai ouna sanson chichilienne.

Il chante.

Camilo, à Albano.

Ne voyez-vous pas que ce petit page se moque de vous ?

Albano.

Je lui ferai dire la vérité.

Fabio, à Bernardo.

Je meurs d’envie de rire.

Bernardo.

Dissimule encore un peu.

Fabio.

Parlé-je bien italien ?

Bernardo.

Tu le rends fou.

Albano, à Fabio.

Prenez cet écu, mon ami, et dites-moi…

Fabio.

Qué volété qué vi digué ?

Albano.

Cette personne-là n’est-elle pas une femme ?

Fabio.

Como qué !… qué volété faré ? Diavolo ! mon signore il serait ouna femme !

Albano.

Je sais qu’elle s’est habillée en homme.

Fabio.

Ne m’ennouyez pas, per Dio ! qué volété dé mon signore, pour vouloir qu’il soit ouna femme ?

Bernardo.

Qué ! mon signore ouna femme ?

Fabio.

Si.

Bernardo.

O Dio ! qué Espagnuolo !

Albano.

Finissez, petits drôles ; je pénètre votre malice.

Camilo, à Albano.

Allons-nous-en, mon cher ; je vois qu’ils vous soupçonnent de quelque vilaine intention.

Albano.

Qu’y a-t-il donc de louche à ma question ?

Camilo.

Croyez-moi, retirons-nous.

Albano.

J’y perdrai l’esprit.

Camilo.

Vous parlerez plus tard à Phénice. Personne ne vous dira mieux qu’elle si ce galant est un homme ou une femme.

Albano et Camilo sortent.

Fabio.

Je mourrais de rire, s’ils étaient plus éloignés.

Bernardo.

Pas moi.

Fabio.

Pourquoi ?

Bernardo.

Leurs demandes m’ont inspiré un soupçon bizarre.

Fabio.

Lequel donc ?

Bernardo.

C’est que notre ami Dinardo est une femme.

Fabio.

Eh bien ! ma foi, tiens, il me semble de même, quoique je ne me sois jamais enhardi à tenter de le savoir… S’il en était ainsi pourtant, Phénice n’en serait pas amoureuse.

Bernardo.

Il est vrai ; mais d’un autre côté le dédain avec lequel il la traite me confirme dans cette opinion.

Fabio.

Alors ce n’est qu’une déférence hypocrite que celle qu’il montre pour ce capitaine.

Bernardo.

Tout est feint, selon moi, dans cette affaire, et leur conduite tiendrait à des motifs que nous ignorons.

Fabio.

Àpartir d’aujourd’hui j’entreprends de savoir s’il est réellement une femme.

Bernardo.

Et moi aussi, vive Dieu !

Fabio.

Eh bien ! à nous deux nous verrons.

Phénice, à Dinarda.

Enfin, don Juan, vous êtes décidé à ne pas récompenser ma tendresse ?

Dinarda.

Par pitié, Phénice, puisque je vous ai dévoilé mon cœur, ne m’éprouvez pas davantage. Mais faites une chose : obtenez sous quelque prétexte que le capitaine s’éloigne de Palerme, — vous y réussirez facilement, — et pendant son absence, je vous promets de correspondre à votre amour.

Phénice.

Je m’en rapporte à vous, mon cher bien, et j’accepte votre parole.

Entre CÉLIA.

Célia, bas, à Phénice.

Voici Lucindo qui vient.

Phénice.

De qui me parles-tu là ?

Célia.

Du marchand de Valence.

Phénice.

Délogeons. (À Dinarda.) Permettez, ô mes yeux ! que je prenne congé de vous.

Dinarda.

Adieu, ma déesse.

Phénice et Célia sortent.

Dinarda.

Poussée par une folle pensée, j’ai rompu les liens de la honte et de l’honneur, j’ai accouru de Séville en ce pays étranger. L’amour est à la fois mon excuse et ma condamnation. Mais, hélas ! que me sert d’avoir franchi la distance qui me séparait de l’objet aimé, si, en le retrouvant, je ne le vois que pour en concevoir mille soupçons jaloux ? Une nouvelle pensée l’occupe, il en aime une autre, et il faut que je cesse de l’aimer. Assez, assez, homme perfide et parjure ! Tout est fini désormais entre nous ! Le désabusement né de la trahison a, comme une herbe bienfaisante, guéri les blessures de l’amour.

Entrent LUCINDO et TRISTAN.

Lucindo.

Il paraît que Célia ne lui aurait pas rendu mon message ?

Tristan.

C’est que Phénice, je pense, a plusieurs hôtes chez elle.

Lucindo.

Cette maison ressemble au cheval de Troie ; elle est toujours remplie d’hommes d’armes.

Tristan.

Le salon d’une courtisane est une véritable cour de justice. Elle a ses heures d’audience, elle prononce, elle juge. Vous y verrez les avocats, les notaires, les solliciteurs. On lui envoie des dossiers, on lui glisse des présents. Elle a des procès en instance et d’autres en appel : et elle met les prétendants hors de cour ou les écoute, selon qu’ils ont du crédit ou qu’ils apportent de l’argent.

Lucindo.

Quel est donc cet Espagnol qui fréquente sa maison si assidûment ?

Tristan.

C’est, j’imagine, l’ami du cœur.

Lucindo.

Que suis-je donc alors, moi ?

Tristan.

Vous, vous êtes l’autre.

Lucindo.

Tu es bon là !… Comment ! Phénice ne songe qu’à moi du matin au soir, elle me comble de caresses, elle m’accable de prévenances, et ce n’est pas moi que son cœur préfère !

Tristan.

De quel pays venez-vous donc ? Ne savez-vous donc pas qu’il y a des cœurs qui contiendraient jusqu’à deux ou trois cents amours sans en être embarrassés ? Et quand vous voyez une brave dame qui écrit à trente amants, qui en reçoit autant chez elle, qui demande à l’un une basquine, qui emprunte à l’autre son carrosse, qui héberge celui-ci, qui visite celui-là, — il faut vous dire que cette brave dame a un cœur bâti à la façon d’un grand monastère, où il y a un dortoir plein de cellules auxquelles on arrive par une seule et même porte.

Lucindo.

Quelle folie !… Laisse-moi dire un mot à mon rival. (Il s’approche de Dinarda.) Je désire vous parler, seigneur cavalier.

Dinarda.

C’est un plaisir pour moi qui vous suis entièrement affectionné. Mais si, par hasard, il s’agit de la jalousie que vous me portez à propos de Phénice, je vous prie de vous tranquilliser à cet égard ; je vous garantis sur l’honneur que je ne songe nullement à la courtiser. — Quand retournez-vous en Espagne ?

Lucindo.

Je compte rester ici encore un mois. J’ai terminé les affaires qui m’avaient amené en ce pays, mais mon amour me retient captif.

Dinarda.

Quoique je sois Sévillan, je m’en irai avec vous jusqu’à Valence. Je veux, avant de retourner dans mon pays, me présenter à la cour et demander la récompense de mes services.

Bernardo, à Tristan.

Dites, seigneur laquais, n’êtes-vous pas Espagnol, vous aussi ?

Tristan.

Et vous, mes petits seigneurs, n’êtes-vous pas des petits perroquets ?

Fabio.

Noi altri, nous sommes des gentiluomo qui sont vénous de Venezia. Dité, di grazia, como s’appelle en espagnuolo ?…

Tristan.

Taisez-vous, perroquet.

Fabio.

Vous êtes bien mésant, sur ma parola.

Tristan.

Je n’entends rien à votre parola.

Lucindo.

J’aurai l’avantage de causer avec vous.

Dinarda.

Je suis à vos ordres.

Lucindo.

J’irai vous chercher.

Fabio, à Tristan.

Addio, signor Lacayo.

Tristan.

Je suis cavalier, vous dis-je, et je vous le prouverai avec quatre coups de pied dans le derrière.

Dinarda.

Holà ! pages ?

Bernardo.

Seigneur ?

Fabio.

Seigneur ?

Dinarda.

Allons au palais.

Fabio, bas, à Bernardo.

Eh bien ! crois-tu toujours qu’il soit une femme ?

Bernardo.

Je m’en assurerai, quoique l’on se coupe souvent à essayer un couteau avec le doigt.

Dinarda, Bernardo et Fabio sortent.

Lucindo.

Nous, allons trouver Phénice.

Lucindo et Tristan sortent.

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