Scène III.
Une chambre dans la maison de Phénice.
Entrent LUCINDO et TRISTAN.
Lucindo.
Il est singulier qu’elle ait fermé sa porte aujourd’hui.
Entre CÉLIA.
Célia.
Seigneur Lucindo, ma maîtresse vous prie de l’excuser si elle ne vous reçoit pas pour le moment ; les plus graves motifs l’en empêchent.
Lucindo.
Ah ! Célia, je me doutais bien qu’il n’était guère possible qu’une femme aussi dissipée fût capable d’un véritable amour. La constance ne s’allie pas avec cet emportement à la française. Maintenant elle s’est éprise du beau don Juan de Lara… Hélas ! elle m’abandonne, elle me trahit après m’avoir rendu fou !
Célia.
Ne parlez pas ainsi de ma maîtresse, seigneur Lucindo ; c’est à vous seul qu’elle pense, c’est pour vous seul qu’elle soupire. D’ailleurs je vais l’avertir, et quelles que soient ses préoccupations, elle-même vous rassurera.
Célia sort.
Lucindo.
Écoute donc, Célia.
Tristan.
Elle est partie en colère.
Lucindo.
Que lui ai-je dit ?
Tristan.
Vous vous êtes plaint de sa maîtresse.
Lucindo.
Ah ! Tristan !
Tristan.
Calmez-vous.
Lucindo.
J’entends du bruit.
Entrent PHÉNICE et CÉLIA. Phénice est vêtue de deuil et tient une lettre à la main.
Lucindo.
Que signifie ce vêtement lugubre, madame ?… Vous pleurez.
Phénice.
Je ne voulais pas vous voir aujourd’hui, mon cher bien, de peur de vous effrayer ; mais puisque vous m’accusez, je suis sortie pour défendre mon amour injustement outragé… Vous êtes ma vie, ma joie, mon bonheur ; vous êtes les yeux par lesquels je vois et l’air que je respire ; vous êtes la loi de ma volonté et l’âme de mon libre arbitre. Et puisque je vous parle si tendrement au milieu du malheur qui m’accable, croyez bien que le sentiment que mon cœur a pour vous n’est pas un vain caprice, mais l’amour le plus sincère et le plus ardent.
Lucindo.
Ô Phénice ! ou pour mieux dire, véritable phénix de beauté ! qu’est-ce donc que vous avez, mon cher bien ? que vous est-il arrivé ? confiez-le-moi, je vous prie… Quel chagrin a obscurci le brillant soleil de vos yeux, que me dérobe en ce moment un nuage de larmes ?
Phénice.
Ôadorable Espagnol ! j’oublie en vous voyant ma peine et mes ennuis pour ne penser qu’à vous. Et cependant si vous saviez…… vous me pardonneriez ces larmes que je verse.
Lucindo.
Au nom du ciel, expliquez-vous.
Phénice.
Cette lettre vous apprendra mes malheurs.
Lucindo.
Donnez. Lisons. (Il lit.) « Ma sœur, c’est la dernière fois qu’il m’est permis de vous appeler de ce nom. On m’a condamné à mort, et la sentence a été confirmée en appel. À la prière du prince de Butera, la partie adverse consent à se désister moyennant deux mille ducats : mais je n’ai aucun moyen de me procurer cette somme. S’il vous était possible de la trouver là-bas, rappelez-vous que je suis votre sang et sorti des mêmes entrailles que vous… De Messine, etc., etc. Antonio Phénix. »
Phénice.
Lettre fatale et funeste !
Célia.
Hélas ! ma maîtresse s’évanouit.
Lucindo.
Ôma Phénice bien-aimée !
Tristan.
N’y aurait-il pas de l’eau céans ?
Célia.
Si fait.
Tristan.
Apportez-la.
Lucindo.
Non, Célia, reste ici ; je pleure, et mes larmes suffiront si tu veux les recueillir. — Ô mon bien ! revenez à vous, ne vous affligez pas de la sorte… nous trouverons un remède à cela.
Phénice.
Ah ! mon pauvre frère !
Lucindo.
Elle a parlé, ce me semble.
Tristan.
Oui, seigneur.
Lucindo.
Reprenez vos sens, ô mes chères amours ! Ma tendresse est prête à tous les sacrifices. Que puis-je faire pour vous et pour votre malheureux frère ?
Phénice.
Il n’y a point de remède à une telle infortune.
Lucindo.
Si fait, il doit y en avoir un.
Phénice.
Il n’y en a qu’un seul… Ce serait, puisque vous avez vendu vos marchandises, ainsi que vous me le disiez hier, — que vous voulussiez bien me prêter deux mille ducats sur mon bien et sur mes joyaux, et quand la crise sera passée…
Lucindo.
Ne parlez pas de gage, belle Phénice, votre amour me suffit.
Phénice.
Vous voulez donc que je sois votre esclave pour la vie, noble et généreux Espagnol ?
Lucindo.
Seulement remarquez, ô gloire de mon âme ! qu’un marchand sans argent est comme un jour sans lumière. Je serais perdu si vous ne me rendiez pas celui que je vous avance. Vous me promettez de me le rendre bientôt, n’est-il pas vrai ?
Phénice.
Aussitôt que mon frère sera de retour, nous vendrons deux ou trois maisons, que nous avons près d’ici, et je vous payerai de ma main. Mais, je vous en conjure, prenez mes joyaux, vous m’obligerez.
Lucindo.
Va vite à l’hôtellerie, Tristan ; tu trouveras dans le coffre-fort un chat qui contient deux mille ducats d’or. Voici la clef.
Célia.
Quelle grandeur !
Phénice.
C’est Dieu lui-même qui l’a envoyé sur la terre pour être à jamais un modèle de dévouement et l’exemple des mortels.
Lucindo.
Je vous devais davantage encore.
Phénice.
Vous ne me deviez que de l’amour.
Lucindo, bas, à Tristan.
Eh bien ! Tristan, tu ne pars pas ?
Tristan.
Si fait, seigneur.
Lucindo.
Qu’attends-tu là ?
Tristan.
Avez-vous perdu l’esprit ?
Lucindo.
Laisse-moi n’être pas ingrat envers elle. Je connais cette femme, et je recouvrerai cette somme.
Tristan.
Prenez toujours les joyaux en nantissement.
Lucindo.
Ce serait une précaution injurieuse.
Tristan sort.
Phénice.
Que vous disait Tristan ?
Lucindo.
Il voulait que je prisse vos joyaux en gage. C’est un honnête garçon, mais il a la prudence d’un marchand.
Phénice.
Il a raison : prenez-les.
Lucindo.
Non, mon bien ; un seul de vos cheveux me suffit pour gage, et je ne veux pas que personne s’imagine que j’en désire d’autre. Dites-moi, les âmes ont-elles une valeur ?
Phénice.
Oui, sans doute ; mais pourquoi m’adressez-vous cette question ?
Lucindo.
Eh bien, s’il est vrai, comme on le prétend, que l’amour ait le pouvoir de suspendre mille âmes au fil le plus léger, quel autre gage peut valoir un cheveu auquel sont suspendus des milliers d’âmes ?
Phénice.
Oh ! que vous avez un langage aimable, spirituel et gracieux !
Lucindo.
Je vais voir ce que devient Tristan, pour qu’il vous apporte cela sans délai.
Phénice.
Adieu, magnifique Espagnol ; je vous attends ce soir à souper.
Lucindo.
Je ne manquerai pas de me rendre à cette invitation.
Phénice.
Tout le bonheur que je souhaite en ce monde viendra avec vous, seigneur ; et je n’aurai plus de soucis, car j’aurai expédié cet argent à Messine.
Lucindo.
Je ne tarderai pas à vous revoir.
Lucindo sort.
Phénice.
Est-il parti ?
Célia.
Il descend l’escalier.
Phénice.
L’ai-je pompé habilement ?
Célia.
Parlez plus bas, et ne vous hâtez pas de triompher. Le jour n’est pas encore fini, et un repentir peut saisir notre homme au collet tandis qu’il chemine à son auberge.
Phénice.
Tais-toi, Célia ; tu ferais mieux de rire que de moraliser. En voilà un que j’ai pêché avec une adresse rare, et qui n’oubliera pas l’hameçon de Phénice. — Mais chut ! on frappe.
Célia.
Quelqu’un monte.
Phénice.
Il me semble que j’entends le chat qui miaule.
Entre TRISTAN.
Tristan.
Pour vous montrer mon dévouement, je ne me suis pas arrêté une minute. Voici l’argent.
Phénice.
Voyons un peu. (Elle prend la bourse.) Ce sont des écus. Tiens, Tristan, voilà pour toi un doublon ; et dis à cet estimable cavalier qu’il vienne souper au plus tôt, que je l’attends avec reconnaissance. Adieu, je te laisse… j’ai affaire.
Tristan, à part.
Il y a quelque chose là-dessous. Je crains bien que, contre la coutume établie, cette souris n’ait croqué notre chat.
Il sort.
Célia.
Il s’est en allé en murmurant je ne sais quoi entre les dents.
Phénice.
Qu’importe ! les rivières murmurent pareillement, et cela n’empêche pas qu’on n’y pêche de bons poissons.
Célia.
Mais qui ne sont pas aussi précieux que celui-là.
Phénice.
Il est vrai ; mais aussi c’est un chat. Vois, Célia, comme je l’embrasse ; je le préfère à Lucindo.
Célia.
Eh ! bon Dieu ! il y a plus d’une femme qui passe toute la sainte journée à embrasser un petit chien, lequel bien souvent est laid comme les sept péchés mortels. Pourquoi, vous, n’embrasseriez-vous pas un chat qui vaut son pesant d’or ?
Phénice.
Je le donnerai à l’homme que j’aime.
Célia.
Que le ciel vous en préserve !
Phénice.
Je ne l’ai demandé que pour don Juan.
Célia.
Eh bien ! appelez-le don Juan, et gardez-le.
Phénice.
On frappe, si je ne me trompe ?
Célia.
Oui, madame.
Phénice.
Cours vite renfermer ce chat, et prends garde qu’il ne crie ou qu’il ne s’échappe.
Célia.
J’y cours.
Elle sort.
Phénice.
C’est le pas du capitaine.
Entre LE CAPITAINE.
Le Capitaine.
Ah ça, Phénice, que devenez-vous donc ? vous vivez bien retirée depuis quelque temps ; on n’aperçoit pas un homme, ni soir ni matin, sur le seuil de votre porte ; et l’on ne s’assemble plus chez vous pour converser et pour jouer. — Et moi qui étais votre galant, votre brave, votre protecteur naturel ; moi qui étais le géant qui veillait sur vos enchantements magiques, je suis réduit à vous voir dormir innocemment comme une timide poulette sous les ailes de votre amant fortuné ! Ah ça, que signifie ce deuil ? en l’honneur de qui, s’il vous plaît, avez-vous revêtu ces habits d’enterrement ? Est-ce à l’intention du petit marchand de Valence, ou bien pour ce don Juan de Lara qui a tant amolli votre cœur de cristal de roche ? Contez-moi donc cela. Suis-je pas votre ami ?
Phénice.
Je vous parlerai plus tard, mon cher capitaine. Pour le moment, qu’il me suffise de vous dire que je n’ai pas oublié vos bons offices, et que je vous en témoignerai ma gratitude.
Le Capitaine.
C’est bon. Alors je vous dirai que j’ai en bas des camarades que j’amène pour qu’ils passent ici l’après-dînée. Vous trouverez du profit avec eux.
Phénice.
Eh bien ! qu’ils entrent. Recommandés par vous, ils seront les bienvenus.
Le Capitaine se met à la fenêtre.
Holà ! ho ! les amis ! arrivez donc ! — (À Phénice.) Ce sont de bons gaillards, vous verrez.
Entrent CAMPUZANO, TREBIÑO et OROZCO.
Campuzano.
Je vous baise les mains, ma charmante.
Trebiño.
Et moi aussi.
Orozco.
Et moi de même.
Phénice, à part.
Voilà bien de vrais Espagnols.
Le Capitaine.
Holà ! des siéges !
Entre CELIA.
Phénice, bas, à Célia.
Eh bien, Célia ?
Célia.
Il est en sûreté.
Phénice.
Où l’as-tu mis ?
Célia.
Àquarante pieds sous terre.
Phénice.
C’est bien. — Donne des siéges !
Célia.
Qu’est-ce que c’est que ces gens-là ?
Phénice.
Des militaires, des Espagnols ; et qui dit militaire espagnol, dit : Chapeau à plumes, habit galonné, tapage, insolence, impertinence, rodomontade et fanfaronnade.
Trebiño.
J’ai toujours beaucoup aimé les religieuses de l’ordre de Saint-François.
Orozco.
Il est dommage que l’on glisse quelquefois sur l’eau qui a servi pour la vaisselle.
Trebiño.
Vous êtes poëte, puisque vous parlez par images.
Orozco.
Je ne le suis plus à présent ; mais il est vrai que je l’étais en Espagne.
Campuzano.
Étiez-vous de ceux qui invoquent la muse cultivée, et qui distillent leurs vers à l’alambic ?
Orozco.
Non pas ; j’étais tout bonnement un imitateur de Laso et de Manrique.
Le Capitaine.
Allons, messeigneurs, jouons.
Campuzano.
Qu’on apporte des dés !
Trebiño.
Les dés !
Le Capitaine, à Phénice.
Si les Espagnols s’habituent à venir jouer chez vous, vous aurez des journées qui vous vaudront cent ducats et même deux cents.
Un Écuyer et deux Domestiques apportent une table à jeu. Le Capitaine, Campuzano, Trebiño et Orozco s’asseyent autour de la table et commencent à jouer. L’Écuyer sort.
Entre TRISTTAN.
Tristan, à Phénice.
Puis-je vous parler ?
Phénice.
Que voulez-vous ?
Tristan.
Mon maître est à la porte.
Phénice.
Que désire-t-il ?
Tristan.
Vous êtes singulières, mesdames ! il vient dîner, par Dieu ! ne l’avez-vous pas invité ?
Phénice.
Moi !
Tristan.
Vous ne vous en souvenez plus ?
Phénice.
Est-ce qu’il est l’heure ?
Tristan.
Comment ! une heure vient de sonner.
Phénice.
Une heure ! cela n’est pas possible.
Tristan.
C’est bien, sur ma vie, maintenant que vous avez ce chat ! Et cependant, quand les chats arrivent, d’ordinaire, c’est qu’il est l’heure de dîner.
Trebiño.
Cinq et trois font huit, et cinq font treize !
Campuzano.
Je propose !
Trebiño.
Je fais tout !
Campuzano.
Je tope et je tiens !
Tristan.
Moi je ne tope pas.
Campuzano.
Neuf ! et dix ! et treize !
Le Capitaine.
Bien joué.
Campuzano.
Et le courant !
Tristan.
Si le chat courait encore, on ne l’attraperait pas de nouveau.
Phénice.
Dites à votre maître, Tristan, que ces militaires, ces honorables gentilshommes sont venus chez moi à mon insu et à mon grand chagrin ; que je le prie de m’excuser et de venir me voir ce soir.
Tristan.
En attendant nous n’avons rien à la maison pour dîner, et l’heure se passe.
Phénice.
Dieu y pourvoira.
Tristan.
Nous n’habitons pas un couvent pour que Dieu y pourvoie.
Phénice.
Adieu, Tristan.
Tristan.
Ôjeunesse inconsidérée !
Phénice.
Vous m’avez entendue ?
Tristan.
Ma foi ! non.
Phénice.
Dites-lui qu’il vienne ce soir faire la collation, et que je le régalerai de mon mieux.
Tristan.
Je lui conseillerai plutôt de se purger. Oh ! s’il m’avait cru !
Phénice.
Mesurez un peu vos discours, mon ami ; il y a ici un démon.
Tristan.
Pauvre jeune homme ! dans quels filets il est tombé !… Il lui a donné un chat, et elle se conduit en vrai matou.
Il sort.
Trebiño.
Je ne joue plus.
Phénice.
Qui a gagné, pour que je lui fasse mon compliment ?
Campuzano.
C’est moi, ma belle ; votre maison m’a porté bonheur. (À Célia.) Voici l’étrenne, ma charmante.
Célia.
Grand merci, seigneur cavalier.
Le Capitaine.
Avez-vous ici de quoi manger ?
Phénice.
Nous le trouverons bien.
Le Capitaine.
Holà, valets !
Phénice.
Ils sont là tous les deux.
Les Domestiques s’approchent.
Le Capitaine.
Que Cosmillo et Peralta aillent nous chercher quatre chapons, six perdrix et trois lièvres.
Campuzano.
Et du vin ?
Le Capitaine.
Quatre outres.
Campuzano.
Et du fruit ?
Le Capitaine.
Des poires et des melons.
Phénice, aux Domestiques.
Vous avez entendu ? Allez.
Les deux Domestiques sortent.
Le Capitaine.
Vous ne connaissez pas, mes amis, l’appartement de Phénice ?
Orozco.
Àen juger par cette pièce, il doit être curieux.
Le Capitaine.
Venez, que je vous montre son salon et sa chambre à coucher.
Campuzano.
Vive Dieu ! c’est une femme délicieuse !
Trebiño.
Il y a longtemps que j’en ai envie.
Le Capitaine.
Un moment, l’un et l’autre ! Patience !
Célia, à Phénice.
Qu’est devenu Lucindo ?
Phénice.
Il sera resté à la Lune de Valence.
Le Capitaine, Campuzano, Trebiño, Orozco, Phénice et Célia sortent.