‹ L’Hameçon de PhéniceChapitre 7 sur 10 · Scène IV.

Scène IV.

Une rue.

Entrent LUCINDO et TRISTAN.

Lucindo.

Je serais tenté de te percer le cœur de ce poignard.

Tristan.

Ce n’est pas ma faute, seigneur. Que pouvais-je répondre devant quatre soldats armés de pied en cap ?

Lucindo.

Armés, dis-tu ?

Tristan.

Et comme il faut. Ils avaient plus de fer sur le corps qu’il n’y en a à la grille d’un parloir de nonnes. Mais avancez vous-même, appelez et interrogez. Peut-être que le chat vous répondra du grenier.

Lucindo.

Je me sens mourir. Ah ! femme, je commence à soupçonner que tu m’as trompé.

Tristan.

Ceci n’est pas une tromperie, mon cher maître, c’est une franche scélératesse.

Lucindo, frappant.

Holà ! ouvrez !

CÉLIA paraît à la fenêtre.

Célia.

Eh bien ! qu’y a-t-il de nouveau ?

Lucindo.

Célia ou enfer, que signifie la conduite de ta maîtresse ?

Célia.

Qui vous trouble à ce point, mon ami ?… Moi, Jésus, un enfer !

Lucindo.

Appelle-moi, Célia, cette beauté divine. Sans doute mes craintes m’abusent comme elles m’ont abusé déjà bien souvent.

Célia.

Elle est à dîner, et je ne pense pas qu’elle puisse vous parler à cette heure.

Lucindo.

Elle se moque de moi ! elle m’avait invité.

PHÉNICE paraît à la fenêtre.

Phénice, à Célia.

Àqui donc parles-tu ? Qu’est ceci ?

Lucindo.

Ma chère vie !

Phénice.

Qui est-ce ?

Lucindo.

Quoi ! vous ne me reconnaissez plus ?

Phénice.

C’est que j’ai la vue un peu courte.

Lucindo.

Non pas ! vous avez la vue excellente ; car elle perce les murs les plus épais, et découvre les chats enfermés dans les coffres forts. D’ailleurs vous pouvez me reconnaître à ma voix.

Phénice.

Ah ! c’est vous, Lucindo ?… Repassez ce soir, j’ai du monde. Je n’ai pas pu les refuser. Vous m’aviez promis de m’envoyer de l’argent pour m’aider dans ces cruelles circonstances, et Tristan ne m’a rien apporté.

Lucindo.

Comment, Tristan ! tu serais capable…

Tristan.

Elle vous ment. N’étiez-vous pas là quand je suis entré et quand je suis sorti ?

Lucindo.

Hélas ! hélas ! ah !

Phénice.

Avez-vous autre chose à me dire ?

Lucindo.

Non, rien, sinon que je vous ai donné l’argent.

Phénice.

Je ne veux pas disputer avec vous ; mais si vous me l’avez donné, vous avez bien fait.

Phénice et Célia se retirent.

Lucindo.

Parle-lui donc, Tristan.

Tristan.

Elle a disparu.

Lucindo.

Que faire ?

Tristan.

Entrez chez elle ; je vous appuierai ; et ces militaires qui sont Espagnols nous appuieront.

Lucindo.

Je vais briser sa porte.

Tristan.

Vous en avez le droit.

Lucindo, frappant.

Holà ! holà !

Tristan.

Holà ! Ouvrez !

Entrent LE CAPITAINE, OROZCO, CAMPUZANO et TREBIÑO l’épée à la main.

Le Capitaine.

Quel est le malappris qui a l’audace de frapper ainsi à la porte d’une maison honnête remplie de gens d’honneur ? Vive Dieu ! je lui apprendrai son devoir.

Lucindo.

Ce n’est pas moi, seigneurs cavaliers.

Le Capitaine.

Qui est-ce alors ?

Tristan.

Je soupçonne que c’est un page qui vient de passer et qui portait quatre plats.

Le Capitaine.

Quatre plats ?

Tristan.

Oui.

Le Capitaine.

Pour qui ?

Tristan.

Pour quelque galant probablement. — Et quand il a entendu du bruit, il s’est sauvé.

Orozco.

Àla bonne heure ! car il n’aurait pas été bien reçu. Retournons dîner, mes amis.

Le Capitaine, Orozco, Campuzano et Trebiño rentrent dans la maison.

Lucindo.

Elle m’a pris habilement avec son hameçon. Insensé ! comme l’imprudent pèlerin qui suit les bords du Nil, je me suis laissé attendrir par les larmes du crocodile, et il m’a dévoré pour récompense ! Ô ciel puissant ! considérez ma confiance et son artifice ; considérez que je retourne en mon pays plein d’amour et sans argent ; et vengez-moi de l’hameçon de cette femme !

Tristan.

Adieu, Sicile ! adieu, île d’embûches ! adieu, port de Palerme où se réfugient les pirates !… Adieu, Phénice ! adieu, chat délié ! adieu, vilain matou dont les ruses doivent servir d’enseignement à la jeunesse ! Puisse le ciel permettre qu’avant un mois d’ici ta peau serve de fourrure à un vieil avare libertin !

Page 1