tome 1 · 10
Il y avait deux ans que Maillouchet, par un soir d’orage, fut amené au couvent. L’agent des Bleuets le rencontra dans un cabaret de banlieue, où, à moitié ivre, avec un copain, ils venaient d’assommer une fille pour la violer et la voler.
Il paya la saoûlerie complète, les ramena à Paris dans un fiacre, lâcha le copain, une brute de vingt ans, garda Maillouchet, à qui le lendemain il causa une terreur folle en faisant luire à ses yeux le danger qui planait sur sa tête, pour son viol et sa violence.
Effrayé, le garçon, qui finissait ses quinze ans, accepta avec empressement, comme le salut, en dehors des belles orgies qu’on lui promettait, la résidence mystérieuse proposée par l’agent, et entra aux Bleuets.
Maillouchet était un enfant trouvé, ni meilleur ni pire que les autres ; les instincts de la bête dominaient, ayant roulé sur le pavé de Paris depuis plus de quinze mois avec toutes sortes de vagabonds ; il ignorait ce que pouvait être un paradis, il en eut l’intuition chez les sœurs des Bleuets, et intelligent, plus intelligent que beaucoup de ses pareils, sachant lire, écrire, se souvenant des premières notions apprises dans l’enfance, il observa bientôt une juste moyenne dans les excès qu’on lui tolérait, émit des curiosités, excita l’étonnement des nonnes, fut signalé à Josépha, qui ne jetait jamais les yeux sur ses pages que pour constater le temps plus ou moins long qu’ils mettaient à être remplacés.
Josépha l’étudia, fut surprise de ses aptitudes, et le voyant désireux de s’instruire, ne sollicitant jamais de sortir, le confia à une des sœurs-professeurs pour tâcher de l’éduquer.
Maillouchet, de ce jour, tout en ne renonçant pas aux plaisirs, au lieu de se consacrer, en dehors des félicités charnelles, au jeu et à la boisson, se voua à l’étude. Il se forma.
Formé, il ne courut plus sus aux femmes comme ses compagnons, commença à distinguer celle-ci, celle-là, sut courtiser, et acquit une certaine nature.
Ce qui devait arriver arriva. Il porta enfin ses regards sur l’abbesse qui, impeccable dans son rôle de grande directrice, planant au-dessus de tout, lui en imposa, au point qu’il se serait désespéré si elle l’eût deviné, de peur qu’elle ne le chassât du couvent.
L’amour de l’abbesse se développa dans son cœur, dans son esprit, et peu à peu il devint triste, rêveur, taciturne, fuyant les occasions d’ivresse sensuelle.
Intriguée, Josépha supposa qu’il se blessait d’être maintenu dans un demi-interdit, et pour le réconforter, le nomma chef de ses pupilles, lui laissant espérer que si la vocation religieuse lui naissait, on l’accepterait parmi les frères des Bleuets. Pour cette œuvre, elle chargea un de ses moines de compléter son instruction.
L’attitude humble et soumise de Maillouchet en sa présence, ne lui permettait pas de soupçonner l’amour qu’il lui vouait ; elle y prit d’autant moins garde qu’en ce moment sa passion pour Marthe s’éveillait et la conduisait déjà à l’idée de la faire reconnaître pour son petit mari.
Sous les yeux de Maillouchet, les jeunes pupilles se vautraient dans l’orgie de la chair féminine ; les sœurs répondaient à leurs désirs, les muscles des enfants se tordaient sous l’intensité du plaisir, la monitrice, sœur Suzanne, accompagnée de la sœur converse Eulalie, apparut, frappa des mains, les baisages commencés s’achevèrent promptement, on se retrouva debout, la sœur disait :
— Joie et licence, mes sœurs, allez et venez des mâles aux femelles ; l’union de notre mère est renvoyée à une date ultérieure. L’abbesse Josépha, obligée de s’absenter, a remis l’anneau et le collier à son élue Marthe, qui, d’accord avec sœur Espérandie, acceptant de la couvrir, vous accorde fête et félicités. Allez, et que la chair se satisfasse.
— Hosannah à notre mère et à Marthe, la volupté soit sur ses filles et ses fils.
On courut vers l’escalier conduisant à la galerie, mettant en communication les établissements des frères et des sœurs, Maillouchet cria :
— Camarades, faites ce que vous voudrez, il reste des femmes dans ce salon, il en reste dans les cellules, il y a des vins à table, je vous souhaite bonne nuit.
Une quarantaine de femmes étaient parties, les autres hésitaient, se guignant entre elles ou attirant des garçonnets. Sœur Suzanne et sœur Eulalie s’approchèrent de Maillouchet et lui dirent :
— Et toi, Maillouchet, que vas-tu faire ?
— Méditer sur la leçon du frère Bonafoi.
— Suis-nous, Eulalie a à te parler.
Il s’inclina et marcha derrière les deux sœurs.