‹ L’HermaphroditeChapitre 9 sur 33 · tome 1 · 09

tome 1 · 09

L’abbesse qui précéda Josépha, après avoir voltigé du saphisme à l’amour des forts mâles, sur ses dernières années de pouvoir, peu avant la cinquantaine, s’éprit de fruits tendres qu’elle façonnerait à sa guise. L’aumônier devint son infatigable pourvoyeur, moyennant la promesse de dépuceler les jeunes novices et même les jeunes élèves qu’il endoctrinerait.

Sitôt que dans les écoles, avec les directeurs desquelles il était lié, on lui signalait quelque précoce vicieux, il se le faisait adresser, s’enquérait des parents, et suivant leur position plus ou moins précaire, paraissait s’intéresser au jeune diable qu’il catéchisait avec habileté, en lui confiant qu’une noble et riche dame ne demandait qu’à faire son bonheur ; dès qu’il était chauffé à point, il le menait chez l’abbesse.

Grâce à l’obligeance de l’aumônier, cette abbesse eut toujours deux ou trois galopins sous la main dont elle se servait à tour de rôle, qu’elle épuisait en quelques mois, et qu’elle renvoyait alors avec un peu d’argent à leurs parents.

L’aumônier ne risquait rien ; les parents, renseignés sur les vices de leur progéniture, les considéraient comme incorrigibles.

Josépha, succédant à cette abbesse, sans user à son exemple des vauriens, en conserva le recrutement qu’elle développa, sous prétexte de philanthropie !!!

Elle créa les pupilles de l’abbesse, composés des vicieux impénitents signalés par les maîtres d’école comme appartenant à des familles pauvres, désireuses de s’en débarrasser, et de jeunes drôles ramassés errants à travers les rues.

Qui pouvait s’intéresser à ces épaves !

Un agent de la communauté s’en occupait de façon spéciale, dès qu’on demandait de nouvelles recrues.

De douze à dix-sept ans, le couvent accueillait le déguenillé qu’on amenait, et à qui on avait fait miroiter un avenir de fêtes et de plaisirs ininterrompus.

Abordé par l’agent des Bleuets, le jeune garçon invité à s’asseoir dans un estaminet quelconque, s’entendait dire, après la confidence facile à obtenir de ses tares :

— Mon petit ami, quel dommage que vous ne soyez pas d’une famille riche vous feriez un bon noceur.

— La noce, la liberté, il n’y a que ça.

— Noce et liberté ne riment pas trop ensemble.

— Pourquoi ça ?

— Supposons que je vous emmène dans un palais où vous boirez toutes sortes de bons vins à votre volonté, avec des camarades qui tueront le temps à jouer avec vous, et où vous rencontrerez de belles femmes qui se laisseront faire tout ce qu’il vous plaira, à la seule condition de ne pas sortir du palais, hein, vous refuseriez ?

— Boire, manger, jouer, des femmes, tout ce que je voudrais, pas travailler ! Ah, ce que je m’en foutrais de courir ou non par la rue !

— Oh, on vous accorderait bien quelques sorties de temps en temps avec des écus dans la poche.

— Dites donc, Monsieur, y a-t-il un bordel pareil dans Paris, ou est-ce un conte ?

— Ça vous irait donc mon clampin ?

— Des fois ! Des femmes, du vin, le jeu, ah, bon Dieu de bon Dieu, qu’est-ce qu’on peut bien souhaiter de plus !

Qu’ils eussent douze ans, qu’ils en eussent dix-sept, la conversation ne variait jamais.

L’agent machinait alors l’imagination du petit, le nourrissait quelques jours comme on gave une oie, le guidait dans les soins de propreté du corps, lui enseignait quelques égards à avoir pour le monde avec qui il se trouverait en contact, des règles très simples de conduite à observer, se condensant dans le moins de soucis personnels à prendre, à la condition d’éviter tout tapage, toute insubordination qui coûteraient punition, et livrait enfin au couvent un petit coq très ardent, très à point, qu’on entretenait dans une sage fainéantise pour la luxure avec les femmes à ses éveils de rut.

La vie qu’ils menaient dans le couvent était des plus douces ; comme travail, aucun, sinon le devoir de fournir deux pages à l’abbesse dans les grandes réunions. Le reste du temps, plantureusement servis, mais scientifiquement, sous la direction du directeur, ils passaient la journée à jouer aux cartes, à boire et à courir les sœurs, quand l’envie leur naissait, à moins qu’on ne les saoûlât, pour les obliger au repos.

Ils ne vieillissaient pas dans la maison ; les excès charnels auxquels on les attirait, malgré la réparation des forces qu’on essayait d’entreprendre, les tuaient en quelques mois, d’où la nécessité de recruter. On avait élevé leur nombre à quatorze, et on leur avait donné pour chef Maillouchet, que des circonstances exceptionnelles sauvèrent, ainsi du reste que quelques autres.

Page 1