tome 1 · 11
Elles l’emmenèrent dans les appartements de l’abbesse, près de qui Eulalie exerçait la direction de tous ses services personnels, et se retirèrent dans le cabinet de travail où nul bruit ne parvenait.
Là, Suzanne posant la main sur l’épaule de Maillouchet, lui dit :
— Enfant, notre sœur Eulalie prétend que tu donnerais ta vie pour notre mère.
— Ma vie, tout mon sang.
— Tu l’aimes ?
Il rougit, pâlit, hésita, tomba sur les deux genoux et murmura :
— Je la vénère, je l’adore.
Suzanne sourit et lui toucha la tête.
— On ne vénère pas la femme dans notre communauté, Maillouchet, pas plus l’abbesse que les sœurs novices ; la vénérer dans le sens que tu entends, c’est presque l’outrager. Je comprends cependant la nuance de tes paroles et je ne t’en fais pas crime. Tu adores l’abbesse. Eh bien, nous voulons appeler cette adoration à notre aide pour démêler une énigme qui nous inquiète. L’abbesse est partie alors que rien ne permettait de supposer ce voyage, et elle est partie dans sa tenue d’abbesse, alors que la règle l’interdit. Eulalie, qui s’occupe de ses robes et de sa lingerie, l’a constaté.
— Dans ce cas, l’abbesse ne s’est pas absentée. Je connais les règlements qui régissent la communauté aussi bien que les sœurs, peut-être mieux. L’abbesse ne va en ville que sous ses noms et qualités du monde.
— Nous le savons. Néanmoins, elle a investi Marthe et Espérandie de ses pouvoirs, et nous ne pouvons douter ni de l’une ni de l’autre.
— Il y a une énigme comme vous le dites.
— Tu adores l’abbesse, cette énigme, Maillouchet, ne trouble-t-elle pas ton cœur ?
— Pourquoi mon cœur se troublerait-il ? L’abbesse peut avoir des desseins qu’elle prépare, elle peut se cacher, elle se montrera quand il lui plaira. Marthe est sa créature, la sœur Espérandie l’aime.
Eulalie, qui était très pâle, sortit de son corsage un mouchoir déchiré, et le présentant à Maillouchet, intervint :
— L’abbesse avait pris ce mouchoir cet après-midi, je l’ai retrouvé ainsi, déchiré, fripé par les doigts, ça se reconnaît, dans le boudoir où elle garde Marthe, où elle est entrée et d’où personne ne l’a vue sortir.
— N’y a-t-il pas des portes dérobées dans le boudoir ?
— Non, mais il y a un escalier secret dans une pièce qui le précède, et la porte qui y donne accès, je n’ai pu l’ouvrir, elle était fermée à clef, ce qui n’est pas l’habitude.
Àson tour Maillouchet s’émut, puis se rasséréna et dit :
— Que signifie le mouchoir ? Que signifie la disparition de l’abbesse ? L’abbesse n’est pas partie, elle se cache, et Marthe et Espérandie savent pourquoi.
Eulalie s’empara de la main du jeune homme, et insistant, murmura :
— L’abbesse aurait fini par jeter un regard de ton côté, Maillouchet, et j’aurais aidé à ce regard ; j’y aiderai, entends-moi bien. L’abbesse est en danger, moi j’en suis certaine, je le jure, et je te rappellerai que la haute autorité dont elle est investie sur tout ce qui vit derrière ces murs, l’oblige à laisser une lettre écrite, quand elle part ou se cache, de façon à éviter le désarroi dans les services, lettre où elle révèle la sœur assumant sa pensée et ses volontés.
— Elle a remplacé la lettre par l’anneau et le collier.
— Oh, tu ne vois pas, Maillouchet, me serais-je trompée sur tes sentiments !
— J’aime l’abbesse, ma sœur, mais jamais l’abbesse ne regardera de mon côté. Je te remercie de tes bonnes intentions, je ne suis pas assez fou pour aspirer à plus que je ne vaux. L’abbesse, du reste, affiche assez ce qu’elle aime, ce qu’elle veut, pour que je ne m’illusionne pas sur le sort de mes rêves. Ne t’irrite pas. Je penserai à vos craintes et j’agirai comme si je les croyais possibles. Je chercherai à me renseigner.
— On n’en exige pas davantage. Tu as accès par toutes les dépendances de nos établissements, grâce à la confiance de l’abbesse et du frère Antioche, apprends ce qui se passe, rassure-nous et sauve l’abbesse, si nos pressentiments ne nous abusent pas.
— Je vais courir les plaisirs cette nuit et je saurai ainsi.
Il s’apprêtait à sortir, lorsque survinrent l’aumônier et une jeune fille.