‹ L’HermaphroditeChapitre 13 sur 33 · tome 1 · 13

tome 1 · 13

Depuis son retrait des classes, Raymonde avait gagné en grâce et en épanouissement ; déjà fille accusée comme corps, à treize ans, maintenant qu’elle marchait sur ses quinze, elle marquait l’adolescence en fleur. Le saphisme, qu’elle pratiqua avec ses anciennes sous-maîtresses, activa la féminité ; la passion qu’elle conçut pour Izaline lui créa un tempérament ; elle sut, pendant dix mois de solitude, se consacrer à ses soins moraux et physiques, pour parvenir plus tôt à l’heure de la réunion.

Il y a de ces éclairs de volupté qui illuminent l’être jusqu’aux plus lointaines périodes de l’enfance.

Raymonde était jeune fille de fait et de volonté.

En l’enlevant à ses classes, l’abbesse lui avait dit :

— Mademoiselle de Socziane, vous avouez votre grand amour pour notre sœur Izaline ; on ne nous aime qu’en religion ! Voulez-vous devenir sœur des Bleuets, quand vous aurez l’âge et la raison de le faire ?

— Je le deviendrai pour aimer la sœur Izaline.

— Et pour aimer Dieu aussi, mon enfant, l’aimer dans les merveilles de la création et dans sa bonté.

— J’aimerai Dieu, j’aimerai le couvent des Bleuets, j’aimerai aussi son abbesse.

— Pour atteindre ce but, qui est le droit d’aimer, il vous faut acquérir une perfection relative de corps et d’esprit, il faut finir votre instruction, il faut préparer vos parents, il faut observer une sagesse absolue pendant le temps de vos études, afin que votre corps et votre esprit mûrissent.

— Être sage ! murmura-t-elle.

— Ce n’est point si difficile que vous l’imaginez, Mademoiselle, lorsqu’on veut sincèrement, réellement, obtenir le prix de ses efforts. Ce prix est la satisfaction de votre passion, cette passion qui vous serait fatale dans votre période actuelle de croissance, cette passion qui éclairera votre route par la joie de la conquérir pour l’heure où vous l’assouvirez sans péril. Vous devez me comprendre. Instruisez-vous, formez-vous, il dépend de votre volonté de raccourcir les étapes que vous avez à franchir.

— Je m’instruirai, je me formerai, je serai sage, ma mère.

— Bien, mon enfant. Toute grande espérance se paie par des souffrances préventives ou postérieures. Pour vous garder pendant vos vacances, pour vous détacher de vos parents, je vous accuserai d’inconduite, d’indiscipline et de fourberie.

— Que votre volonté soit faite, ma mère.

— Il suffit.

Raymonde se soumit au travail, sous la direction morale et matérielle de l’abbé Hermal.

Comment l’aumônier respecta-t-il cette virginité ? Parce qu’il aimait la femme dans la richesse de ses formes et de ses beautés, et non dans ses promesses si prêtes d’aboutir qu’elles s’annonçassent.

L’œuvre avait été consommée en près de dix mois, Raymonde conservant dans le cœur l’image de sa chère Izaline. Enfin Maillouchet la menait auprès d’elle.

Vêtue d’une toilette blanche avec ceinture rouge, les cheveux pendant en deux nattes sur le dos, elle marchait près du jeune homme, qui ne pouvait s’empêcher de l’examiner avec une certaine émotion.

Cette jolie fillette, cette demoiselle, lui rappelait par une étrange ressemblance, celle qu’il viola et qu’il assomma avant d’être amené aux Bleuets, épave destinée à mourir de la luxure des sœurs.

Préoccupée de sa réunion avec Izaline, les traits presque immobilisés sous la pensée qui la dominait, elle marchait plus en somnambule qu’en personne éveillée. Maillouchet s’arrêta, la ressemblance s’accentuait de plus en plus, il murmura :

— Vous avez toujours été au couvent des Bleuets, Mademoiselle ?

— Depuis le commencement de mes études, il y a six ans, oui, Monsieur.

Elle le vit si effaré qu’elle lui sourit et ajouta :

— Et vous ? Je ne savais pas qu’on élevait les garçons chez les sœurs cloîtrées, car nous sommes chez les sœurs cloîtrées ?

— Nous sommes chez les sœurs cloîtrées, oui, Mademoiselle, et je suis chargé de vous accompagner chez la sœur Izaline.

— Vous la connaissez ?

— Beaucoup.

— Ah !

Ils avaient repris leur marche, elle s’arrêta à son tour, réfléchit, puis demanda :

— Les sœurs vous faisaient-elles aussi l’étude ?

— Non, Mademoiselle, on n’élève pas les garçons au couvent des Bleuets.

— Comment y êtes-vous donc, et comment connaissez-vous la sœur Izaline ?

Il allait répondre qu’il la connaissait comme les autres sœurs des Bleuets pour avoir fait l’amour avec elle et s’être rassasié de ses voluptés, il fut retenu par l’arôme de virginité qui s’accusait dans la personne de Raymonde ; il dit cependant :

— Et vous, Mademoiselle, pourquoi avez-vous tant désir de vous trouver avec la sœur Izaline, qu’on y pressent un rêve d’amour ?

— Un rêve d’amour, oh oui, un joli rêve d’amour !

Elle demeura immobile, les yeux en extase, son visage s’éclaira d’une expression radieuse, Maillouchet ému, lui prit la main qu’elle ne retira pas et dit :

— Un rêve d’amour ! La sœur Izaline vaut, en effet, qu’en elle et par elle on rêve à l’amour, à toutes les joies de l’amour.

La main du jeune homme était chaude et pénétrait la sienne ; Raymonde, encore enfant sous la jeune fille, pressa doucement la main de Maillouchet et murmura :

— Votre chaleur est douce et me produit un effet des plus agréables.

Ils traversaient des parties désertes de l’immense couvent, ils avaient tout leur temps pour se rendre chez la sœur Izaline, Raymonde n’oubliait pas sa passion pas plus que Maillouchet n’oubliait la recommandation du respect sur tout le chemin, donnée par Suzanne ; cependant, cette douce pression de leurs mains les fit se regarder, leurs yeux se sourirent, il dit :

— Oui, vous ressemblez à une fille que j’ai connue hors de ce couvent.

— Une fille !

— Pardonnez, Mademoiselle, elle n’était pas une demoiselle comme vous ! Dites, ne me refusez pas, permettez-moi de vous embrasser.

— Je ne le puis pas. J’ai juré que mon premier baiser serait pour la sœur Izaline.

— En vous embrassant, ce sera comme si elle vous embrassait, elle est la dernière que j’ai embrassée.

— Vous avez embrassé la sœur Izaline !

— Elle est si bonne… qu’elle n’a pas voulu me causer du chagrin ! Et vous, le voudrez-vous ?

— Elle ressemblait aussi à une fille que vous avez connue ?

— Non, elle a aidé à me la faire oublier.

— Reprenons notre route, Monsieur. Vous m’embrasserez et je vous embrasserai si sœur Izaline m’y autorise.

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