tome 1 · 18
Comme si le Destin eût voulu fournir à Maillouchet une indication, il aperçut descendant l’escalier de l’abbesse, non loin duquel il se trouvait, le frère Antioche, dont on venait de prononcer le nom, et la sœur Espérandie, paraissant lui faire les honneurs du lieu.
D’instinct, il se dissimula dans l’ombre, et passant derrière des draperies, parvint jusqu’au couple arrêté au bas de l’escalier, pour échanger un dernier adieu. Il entendit ces quelques paroles :
— De la prudence, Antioche, le vin est tiré, j’accepte de le boire en ta compagnie. Marthe garantira notre salut.
— Demain les obscurités seront éclaircies, les frères se rangeront à tes côtés, qui sait, qui sait !
— Chut ! Apporte des nouvelles demain à trois heures dans ma chambre.
— Je te les apporterai.
Leurs bouches se réunirent et ils se séparèrent, le moine pour retourner dans le bâtiment des frères, la sœur pour remonter dans l’appartement de l’abbesse.
Maillouchet eut la tentation de s’élancer à la suite d’Antioche ; il pensa qu’il se retirait pour se coucher, il prit le parti de faire de même pour réfléchir à ce qui se passait.
Il commit là une sottise ; s’il avait suivi Antioche, il aurait su ce qu’il importait tant de savoir.
Antioche avait laissé Marthe dîner en tête-à-tête avec Espérandie, il voulait se ressaisir. L’événement qu’il venait d’aider à s’accomplir, il ne s’illusionnait pas, l’exposait à toutes sortes de dangers, de représailles.
S’emparer de l’abbesse des Bleuets, la séquestrer, c’était comme si on décapitait l’institution.
La chose eût été à refaire qu’elle ne se fût pas exécutée.
L’exaltation sensuelle calmée par la possession, la colère dissipée par les diverses mesures adoptées pour assurer sa sécurité du présent, il fallait agir en continuation de l’acte violent perpétré, et, l’abbesse étant sa prisonnière, songer à la garder jusqu’à ce qu’elle cédât pour pardonner, avec garantie que rien ne transpirerait de l’attentat dont elle fut victime. Connaissant l’abbesse, il se rendait compte de la difficulté de sa tâche.
Pour les premiers ennuis, il devait se préoccuper de sa nourriture, et pour se procurer cette nourriture, de même qu’il tenait la complicité de Victor-Étienne, il y avait à acquérir celle du frère, chef des cuisines des moines.
Il inventa pour ce soir-là une histoire qui fut très bien reçue, grâce à sa qualité de directeur de Couvent mâle, obtint un bon panier de provisions et redescendit dans les caves pour le porter à l’abbesse, quoique il lui eut dit qu’il ne la verrait que le lendemain.
Il allait se retrouver en sa présence, et malgré que la femme fut jeune, jolie, amoureuse et voluptueuse, il éprouva de l’appréhension en ouvrant la porte de la loge.
Josépha, très calme, assise sur un fauteuil près d’une table, la tête sur un coude, méditait. Elle ne fit pas un mouvement quand il apparut, plissa les lèvres avec dédain quand, ayant refermé la porte, il posa dans un coin le panier.
— Me pardonnes-tu, Josépha ? demanda-t-il.
— Jamais.
— Tu es en mon pouvoir.
— En celui de Dieu. L’abbesse des Bleuets est maîtresse d’âme et de corps de toutes les sœurs de la Communauté, voilà pour les sœurs. L’abbesse des Bleuets est souveraine des biens et des personnes des frères de l’Ordre, voilà pour les frères. En portant la main sur moi, tu as porté atteinte au contrat qui lie les frères et les sœurs en moi ; demain, dans un mois, dans un an, je déclarerai l’Ordre en suspens, en appellerai au légat du pape, et il en sortira la dispersion d’abord, ensuite la reconstitution de ma maison.
— Tu ne feras pas cela, Josépha !
— À moins que cette loge ne devienne mon tombeau, j’exécuterai ma volonté.
— Tu écoutes ton irritation, alors qu’il serait si facile, en recourant à l’indulgence, de remettre les choses en leur état !
— Remettre les choses en leur état, homme égoïste ! Rendras-tu à Marthe la virginité que tu as volée, elle dont la personne t’était interdite de par mon choix de souveraine, de souveraine aux pieds de qui tu as juré abnégation de toute volonté individuelle ? Effaceras-tu l’outrage fait à ma personne par ta violence ? Répareras-tu le mal que ta rébellion va occasionner à la Communauté par les actes que tu es obligé de commettre ? Tu es entré dans l’erreur. Quand on ne respecte pas la hiérarchie, sauvegarde des intérêts généraux d’une collectivité, on livre cette collectivité au chaos et à l’anarchie. La volupté devient maudite et fatale en s’exerçant par toi et ceux et celles qui s’engageront dans ta voie.
Elle s’était dressée, et debout, lui montrait la porte.
Il s’inclina et désignant le panier, dit :
— Je veillerai sur ta vie matérielle puisque je ne puis rien pour ta vie morale.
— Faiblesse d’homme, tu te briseras contre le regard de la femme.