tome 1 · 02
Marthe de Lottencourt, l’hermaphrodite, enlevée à ses classes la nuit même où Izaline comptait la livrer à maître Dollemphe, avait été conduite chez l’abbesse Josépha qui la garda, fort éprise de la double sexualité qu’elle réunissait dans sa personne.
Ce fut pendant quelques semaines un enchantement perpétuel pour l’enfant se faisant jeune fille, et qui, très intelligente, s’habitua vite à dominer la puissante maîtresse du Couvent des Bleuets, au point de lui inspirer toutes sortes de folies plus osées les unes que les autres.
Elle devint indispensable à ses moindres fantaisies de volupté, et Josépha, usant de l’autorité illimitée que lui conféraient les règlements de l’Ordre, résolut de l’attacher à sa dignité, à ses prérogatives, en simulant une union maritale que l’aumônier consentirait à consacrer.
Quelques mois s’étaient écoulés, et la fillette, circonvenue par l’abbesse, éblouie de l’avenir qu’elle entrevoyait dans la communauté, se prêta de très adroite manière à la comédie de vocation religieuse qu’on lui indiquait de jouer pour sa famille. Elle n’avait pas voulu sortir pour les vacances, elle accompagna l’abbesse en voyage, se voyant déjà une personne importante devant les soins et les tendresses qu’elle lui témoignait.
Peu à peu, elle entra en contact avec les hautes dignitaires du couvent, aperçut quelquefois l’aumônier des abbés, le frère Antioche, chargé de la direction des frères des Bleuets, homme de trente-cinq ans, assez rond et assez jovial, qui l’amusa de ses plaisanteries, et un matin, la soubrette remplissant les fonctions de fille de chambre auprès de l’abbesse, lui passa un billet du frère où il lui déclarait son amour et son désir de lui plaire.
Marthe fut flattée de la déclaration ; intriguée du jeu qui s’ensuivit et les lettres se succédant, elle finit par répondre, nouant ainsi un roman secret qui la réjouissait fort.
Bottelionne partie, elle se hâta de lire la nouvelle épître d’Antioche, tressaillant à chaque phrase.
« Ma petite mignonne, écrivait-il, tes lettres comblent mon cœur d’une joie extrême, je t’y vois partager la flamme qui me consume et aspirer comme moi après l’instant où il nous sera permis de goûter des ivresses dont tu te fais une faible idée. À quinze ans, une fille peut être femme, et il faut que tu sois femme, bien femme, pour comprendre tout ce qui t’incombera dans ton rôle d’épouse-mari de Josépha. Et voilà que je pense à ton joli et jeune corps se pelotonnant dans mes bras, et me demandant la clef du divin mystère. Si tu le veux, ce mystère n’en sera plus un d’ici quelques heures. Ta dernière lettre me montre que tu es toute disposée à m’écouter, à me suivre jusqu’au bout. Jusqu’au bout, Marthe, c’est ta nudité s’approchant de la mienne, c’est la réalité de ma masculinité caressant l’image virile que tu as pour ensuite te saluer dans tes cuisses, s’enivrer devant ce cher tabernacle, coffret fermé que j’ouvrirai. Ne retardons plus notre bonheur. Je sais, je sens que tu m’écris de te dicter ta conduite. Mignonne, ma lettre lue, comme tu seras seule un long moment, sonne Bottelionne après t’être entièrement dévêtue, et je serai vite, vite sur toi, pour la suprême félicité. Mais ne l’oublie pas, silence à toutes sur ce qui se passera entre nous. L’abbesse pourrait vouloir réserver ta virginité, et ta virginité, je la veux, je l’attends.
Ton amant. »
Marthe laissa tomber la lettre, et toute émue, murmura :
— Ma virginité, il la veut, il l’attend, oui, oui, qu’il me la prenne.
En un clin d’œil, les faibles voiles qui la recouvraient roulèrent sur le tapis, elle se considéra toute nue dans une superbe glace, s’aperçut maigrelette, se bomba sur les reins et dit :
— Il aimera aussi ma machinette, et si mes tétés ne sont pas encore bien sortis, j’ai autre chose.
Elle sourit, se caressa les poils follets du bas-ventre.
Derrière la porte, Antioche épiait l’appel à Bottelionne ; celle-ci éprouvait grande difficulté à le contenir et lui disait :
— Qu’elle vous appelle, gros frère, sinon je ne risque pas le coup.
— Elle consent, tu as lu sa lettre ?
— Je l’ai lue, je l’ai lue ! Les filles changent si vite d’idée !
— Vois ce qu’elle m’écrit.
— Elle ne cache pas son jeu, la mâtine !
Pour la troisième fois, elle relut la lettre de Marthe à Antioche.
« Mon frère bien-aimé, je suis folle, folle, à mesure que je lis ce que tu m’écris, surtout depuis que nous nous tutoyons. J’ai des vertiges qui me saisissent lorsque tu me parles de ce que tu as dans les jambes, et qui ressemble au doigt que j’ai sous les jupes, et avec quoi tu me dépucelleras. Quand, quand ? J’y rêve, et j’ai peine à me figurer que ce bonheur puisse jamais m’arriver ! Non, je n’ai rien à te refuser, et dès que tu m’indiqueras le moyen, je l’emploierai. Pourvu que ce soit bientôt ! Il me semble que j’aurai encore plus de force pour commander à Josépha, et cette force, c’est toi qui me la donneras. Viens, viens vite, je t’en supplie sur les deux genoux, je ne veux plus être pucelle.
Ta Marthe. »
Un souffle apporta l’appel de la fillette ; la robe du moine, sous laquelle il était nu, glissa à terre, il se précipita dans le boudoir, et Bottelionne s’écroula sur cette robe, les jupes troussées, se gratta le bouton en murmurant :
— Quel régal ils vont se fourrer, ne les dérangeons pas, marche, mon petit doigt, chatouille-moi pendant que je veille sur leurs amours.