tome 1 · 22
La bataille d’amour était terminée dans la chambre de l’abbesse ; le frère Antioche allait se retirer pour regagner sa cellule, afin de préparer son plan de campagne ; il devait, avant de se coucher, voir si l’abbesse Josépha dormait, et lui apporter du linge.
Pour ces femmes d’amour et de luxe, la privation en eût été un réel supplice, un supplice inutile dans les projets d’Antioche et d’Espérandie.
L’objectif de la claustration de Josépha se déplaçait : Marthe cessait d’en être la cause principale, Espérandie en devenait l’âme même.
Elle accompagna Antioche à travers l’appartement abbétial, la main dans la main, jusqu’au bas de l’escalier, où elle lui donna rendez-vous pour trois heures de l’après-midi.
Comme Maillouchet, Antioche s’arrêta quelques secondes devant le spectacle de l’orgie des sœurs Georgette et Bianca, qui se poursuivait, et il revint à la loge de l’Ermite.
L’abbesse s’était couchée, mais ne dormait pas.
Àl’ouverture de la porte, elle ramena les draps sur son corps, interdisant ainsi la vue de sa nudité à l’homme, qu’elle considérait à juste titre comme son ennemi, et ne remua pas.
Il se débarrassa du panier au linge, s’approcha pour la regarder, leurs yeux se croisèrent, il murmura :
— Ta folie te perd, Josépha.
— La folie est en toi, Judas.
Il haussa les épaules et repartit.
Dans les bâtiments des moines, le calme régnait, et si des sœurs s’y trouvaient encore, elles reposaient chez leurs amants.
Comme il entrait dans sa cellule, sa chambre plutôt, une ombre qu’il n’avait pas remarquée, vint à lui et dit :
— Frère Antioche, persévères-tu dans ton dessein ?
— Plus que jamais, frère Victor-Étienne.
— La lumière cesse d’éclairer ton esprit.
— Je ne le crois pas. Entre et causons.
Le frère Victor-Étienne s’inclina et suivit Antioche ; tous les deux installés sur des sièges, Antioche reprit :
— Qu’appelles-tu la lumière, mon frère ?
— La paix de l’âme dans le bonheur des corps.
— Nous avons le bonheur du corps, c’est vrai ; quant à la paix, elle est illusoire, nous sommes sous la dépendance des femmes.
— Rien ne nous oblige à accepter cette vie.
— Le penses-tu ? N’as-tu point jugé que tout était comédie dans ce qui s’accomplissait aux Bleuets ? N’as-tu point voulu le faire entendre à l’abbesse, et ne t’a-t-elle pas exilé dans la garde des caveaux, te traitant de vilain rat d’égout, incapable d’apprécier les joies paradisiaques des voluptés sexuelles ?
— J’ai réfléchi et j’ai compris. La société, au dehors de ce couvent, est échafaudée par l’homme ; elle est méchante et arbitraire sans profit pour personne, même pour ceux qui détiennent la puissance et la richesse. Ici, elle est créée par des femmes, elles pouvaient se passer des hommes, elles les ont admis. Elles proclament l’amour et ses plaisirs, cléments essentiels de l’existence et de la civilisation, et elles organisent la discipline pour le bon fonctionnement des voluptés. On s’aime comme on l’entend ; les caprices, fantaisies, passions, sont libres, et de l’abbesse au plus humble serviteur, le festin est servi par tous, suivant des principes de propreté, d’ordre et de condescendance, que seul un esprit pût concevoir. On a, derrière ces murs, tout le bonheur susceptible d’être éprouvé sur cette terre ; dehors, c’est l’abîme, c’est le néant. Frère Antioche, tu frappes à la tête de l’institution, tout risque de s’effondrer.
— Je frappe une autorité despotique, je remets en équilibre les droits de l’homme et ceux de la femme.
— Que vois-tu des droits dans les joies de l’amour ? L’homme n’en parle que pour s’en attribuer le monopole ; la femme s’en sert pour convier le plus d’hommes possible à la communion des sexes. L’autorité despotique de l’abbesse a été voulue par les anciennes fondatrices de l’Ordre ! Elle est temporaire, puisqu’elle ne se confère que pour vingt ans, et elle est plus maternelle que malfaisante.
— À la condition que la volonté de personne ne contrarie celle de l’abbesse.
— Je ne te rappellerai pas le serment, frère, tu le parjures. Que comptes-tu faire ?
— Il faut, ou que Josépha cède, ou que je sois condamné, et avec moi, ceux, celles qui, actuellement, embrassent ma cause. Il y a deux partis en présence. Tu ne pouvais me refuser les clefs ; si tu veux sortir de la neutralité à laquelle t’engage la confiance que je t’ai témoignée, préviens-m’en loyalement, et je dégage ta responsabilité en t’envoyant à Lyon.
— Non, frère, je ne partirai pas ; j’observerai la neutralité, même en te désapprouvant. Il me plaira de juger de la sottise de l’homme.
— Va donc coucher avec la sœur Izaline, frère Victor-Étienne, cela te vaudra mieux.