tome 1 · 04
La stupeur fut générale.
L’abbesse portait la robe rouge avec la croix bleue entourée d’or, sur la poitrine, et une coiffe élégante de dentelles, formant comme deux ailes sur les côtés de la tête.
D’une très grande beauté, ressortant sous la pâleur qui avait envahi son visage, elle ne disait rien, contemplait, avec des yeux durs, Marthe qui se cachait dans les bras d’Antioche. Elle se tourna vers Bottelionne, et d’une voix sèche lui dit :
— C’est toi la coupable.
— De coupable, il n’y en a point, répliqua Antioche en se levant, il y a l’amour et la volupté, protégés derrière les murs des Bleuets, et que ton autorité n’a nul droit de limiter.
— Cette enfant est à moi, interrompit Josépha étendant la main, et il n’appartient à personne ici de violer ce qui est sous ma loi directe.
— Tu as droit de domination, Josépha, non droit d’appropriation d’une créature, non le droit de t’adjuger à titre personnel cette fleur rare.
Josépha eut un rire sardonique, se croisa les bras et répliqua :
— Fleur rare ! Que t’importe à toi, un homme ! Tu as, dans ce couvent, pour baiser, plus de cent cinquante femmes de tous les genres de beauté et douées de toutes les sciences de luxure ; tu n’as pas besoin d’enseigner à une fille-garçon le coup de fesse par lequel elle répondra à l’attaque d’un galant. Je la veux pucelle et je n’entends pas qu’on me la dispute.
— Pucelle ! Tu ne l’auras plus ainsi, et si c’est ce qui t’enchaînait à elle, tu peux me la passer.
— Tu l’as dépucelée ?
Il hocha la tête avec un signe narquois, un signe d’assentiment. Elle se précipita sur lui, le saisit par le bras et s’écria :
— Tu as fait cela, toi, Antioche, toi que j’ai protégé et élevé dans cette maison ! Tu l’as laissé faire, toi, Bottelionne, dont j’assurais l’avenir pour le jour où tu quitterais ce couvent ! Vous allez voir ce qu’il en coûte de s’attaquer à l’abbesse des Bleuets.
Elle lâcha le bras d’Antioche et se dirigea vers la porte, mais là, comme elle se disposait à sortir, elle se trouva face à face avec le moine qui lui dit :
— Pas de bêtise, Josépha, restons amis, la paix entre nous vaut mieux.
— Hors de ma route, Judas.
— Non, tu ne passeras que la paix conclue.
— Te révolterais-tu ? Il n’est pas besoin que je sorte pour qu’on te mette à la raison. À ma voix on accourra et tu seras châtié.
— Pardonne et entendons-nous.
— Quitte cette porte ou j’appelle.
— Tu n’appelleras pas.
Avant qu’elle n’eût ouvert la bouche, Antioche lui posait une main sur les lèvres, et de l’autre main lui enveloppait la tête de la blouse de Marthe.
— Frère Antioche, faites attention, essaya d’intervenir Bottelionne.
— Ne t’inquiète pas et aide-moi plutôt, tout s’arrangera quand nous nous serons expliqués.
— L’abbesse, y pensez-vous ?
— Aide-moi et hâtons-nous. Je te réponds qu’il n’y aura pas de mal et qu’il ne lui en arrivera pas.
La tête enserrée sous l’étoffe, étouffée par la surprise et la colère, Josépha avait perdu connaissance.
Antioche le sentit à la mollesse du corps, il en profita pour lui attacher les bras et les jambes que lui passait Bottelionne, comprenant qu’il importait de se fier à lui ; assisté aussi par Marthe, encore enfant et curieuse, et attirée davantage vers l’homme qui la créa femme que vers la femme dont elle fut la poupée de volupté.
— Voici le plan, dit Antioche : je vais l’emporter dans une cave où je la garderai prisonnière jusqu’à ce qu’elle me donne des garanties d’oubli. Ici, vous assurerez que l’abbesse est partie en voyage ; je remettrai à mon retour, l’anneau abbétial à Marthe qui, avec les intentions nourries à son égard par Josépha, s’en servira pour affirmer les instructions laissées par elle à son départ, instructions que je lui dicterai.
— Emportez-la vite, on peut entrer.
— Ne t’alarme pas, Bottelionne, tu n’aurais qu’à empêcher d’entrer en disant que l’abbesse désire la solitude avec Marthe.
Il repassa sa robe, abandonnée sur le seuil du boudoir, et de la petite pièce qui le précédait, descendit par un escalier dérobé qui conduisait directement aux sous-sols pour les communications de l’abbesse, lorsqu’elle voulait circuler de façon occulte à travers les dépendances du couvent.
Malgré sa taille plutôt élancée, l’abbesse ne pesait pas lourd dans les bras d’Antioche qui, parvenu dans une galerie souterraine, fit entendre un léger sifflement.
Àce signal une voix cria dans un demi-lointain :
— Silence et mystère.
— Ami des frères, répondit Antioche qui avait déposé le corps de l’abbesse, toujours évanouie, sur la dernière marche de l’escalier, pour attendre qu’un moine, la tête enveloppée d’une capuche, arrivât jusqu’à lui.