‹ L’HermaphroditeChapitre 5 sur 33 · tome 1 · 05

tome 1 · 05

Tu as appelé, Antioche, dit le moine s’arrêtant, qu’y a-t-il, frère ?

— La justice se dresse pour qui a la foi, frère Victor-Étienne, ton bras m’est promis pour l’heure du triomphe, puis-je compter sur toi ?

— Parle sans crainte.

— Tu as toujours les clefs des caveaux ?

— Ne suis-je pas le gardien des mystères ?

— En voici un, vois.

— Un corps de femme, dit Victor-Étienne, remarquant les formes de l’abbesse, étendue sur la marche de l’escalier.

— L’abbesse Josépha est en mon pouvoir, il me faut le silence autour d’elle.

— Malheureux, à qui t’attaques-tu ?

— Le talon des femmes t’écrase-t-il assez le crâne pour que tu recules à t’associer à qui cherche à te sauver de l’ombre.

— Les femmes dans cette maison sont les maîtresses et elles ont su assurer leur empire.

— Sur la lâcheté des moines luxurieux et gourmands.

— Par l’aide des Lunaires.

— Fadaise, mon frère. Pour le moment, je suis le maître et je te le démontrerai. Ce soir, tu seras retiré de ta solitude et on ne te rendra pas responsable de ce qui suivra.

— Le corps a remué.

— Il ne parlera pas et il n’entendra pas, j’ai pris mes précautions. Conduis-moi à la loge de l’ermite.

— Tu veux l’enfermer là ?

— Ne s’y trouvera-t-elle pas très bien ?

— L’abbesse des Bleuets dans ce caveau !

— Meublé, richement meublé, et où rien ne lui manquera, grâce à ma sollicitude. Là, nul ne l’y soupçonnera.

— Tu joues gros jeu.

— Je ne redoute rien, demain je commanderai en maître.

— Tu es fou, Antioche, renonce à ton projet.

Antioche recula, et tout pâle, s’écria :

— Ai-je eu tort de compter sur ton concours ? Je ne reculerai que devant la mort, et ce n’est pas une femme, fût-elle l’abbesse des Bleuets, qui me la donnera.

— Soit, et à ton aise. Faut-il que je t’aide à porter l’abbesse ?

— Non, j’ai repris haleine.

Les deux moines s’engagèrent dans une longue galerie, franchirent d’immenses caves remplies de barriques de vin, traversèrent un palier au bas d’un escalier faiblement éclairé par des lanternes, Victor-Étienne ouvrit une porte en fer, et par un couloir en pente, ils s’enfoncèrent encore davantage sous terre à la lueur de quelques lampions placés de distance en distance.

Au bout de deux cents pas, à l’entrée d’une galerie dallée, par une porte massive en bois, ils pénétrèrent dans une pièce carrée, merveilleusement agencée par d’épaisses boiseries entourant les murs, des tentures, des tapis, un nid capitonné, muni de son lit, de ses fauteuils, d’une bibliothèque, d’une magnifique paire de lampes qu’on alluma, et Antioche déposa l’abbesse sur un sopha.

— Sors un instant, Victor-Étienne, je vais la débarrasser de ses liens et je ne veux pas qu’elle te soupçonne de complicité. Remets-moi les clefs de cette loge et de la porte de fer, désormais c’est moi qui me rendrai ici.

— Tu es le supérieur des frères, Antioche, je me soumets et je t’attends dans le couloir.

Les clefs en sa possession, Antioche respira avec satisfaction, puis s’approcha de l’abbesse, saisit une de ses mains qu’elle voulut en vain refermer, et lui retira l’anneau abbétial. Lui dégrafant ensuite la robe sous le menton, il découvrit le cou et dénoua un collier de petites croix d’or, au bout duquel pendait un phallus incrusté de pierreries. Anneau et collier transféraient le pouvoir abbétial à la personne à qui Josépha les confiait durant ses absences.

Les deux bijoux enfouis dans sa poche, il dégagea les bras de l’abbesse qui, mue comme par un ressort, se dressa et dit :

— Judas, Judas, je l’emporterai quand même et malgré tout.

— Je ne demande qu’à demeurer ton humble serviteur, ma mère, paix et pardon, et tu remontes au grand jour.

— Guerre et châtiment.

— À demain donc, madame l’abbesse.

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