tome 1 · 07
Heureuse du rôle important qu’elle se voyait appelée à jouer, Marthe revêtit une jupette de satin rouge sous une tunique de même étoffe et de même nuance, ornée de la croix bleue des sœurs des Bleuets, toilette dégageant le bas des jambes, enfermées dans des bas noirs à points d’or, et l’anneau abbétial au doigt, attendit qu’on la prévint de l’arrivée de sœur Espérandie qu’était allée chercher Bottelionne.
L’embrassant sur les cheveux lorsqu’elle franchit le seuil de la chambre pour la rejoindre dans la salle à manger, Antioche lui dit :
— Du calme, ma mignonne, garde-toi surtout pour mes désirs, que je parachève ce que j’ai commencé ; mignardise pour entraîner Espérandie, c’est une coquette qui ne se découvrira que suivant tes propres avances. Souviens-toi bien de ce que nous avons convenu, tu es la maîtresse, et tes ordres doivent planer sur la communauté des Bleuets.
— Mes ordres ! murmura Marthe, les yeux agrandis par la joie.
Une blonde dorée d’une vingtaine d’années, aux yeux bleus et tendres, au visage joli, clair et souriant, la sœur Espérandie, accueillit Marthe dans la salle à manger, où deux couverts étaient mis.
— Vous m’invitez, ma chère enfant, et en tête-à-tête ! Qu’a donc notre chère abbesse ?
— Elle me cède ses pouvoirs, ma chère sœur, pour juger si j’ai de la raison, de la volonté ; le premier emploi que j’en fais, c’est de vous appeler.
— Vous me comblez, ma charmante.
Selon la règle, Espérandie apercevant l’anneau abbétial, tendu pour affirmer la parole de Marthe, s’agenouilla, le baisa, et embrassa la main de la fillette.
Celle-ci, enfantine, lui tapota les joues et dit :
— Relevez-vous, vous êtes belle, beaucoup trop belle, pour rester à mes genoux.
Espérandie obéit en riant et répliqua :
— Pouvez-vous le trouver, ma minette, quand vous voyez se pâmer à vos pieds l’abbesse Josépha !
Bottelionne faisait le service, quoique elle ne fût pas désignée pour cette fonction ; elle le faisait pour parer aux oublis et aux négligences que le jeune âge de Marthe risquait de commettre. Elle n’eut rien à corriger.
Marthe mangeait de très bon appétit, remplissant son rôle avec une conscience parfaite, et peu à peu, très à propos, elle confia à Espérandie le départ de l’abbesse, son désir de la voir diriger le couvent sous le couvert d’une sœur qu’elle chérissait, montra le collier à son cou, dissipa tous les doutes chez Espérandie, déjà séduite par la perspective de demi-domination que la fillette lui offrait à travers ses discours.
Une certaine admiration la gagnait pour cette passion de l’abbesse, hier encore une enfant attachée à l’étude, aujourd’hui une voluptueuse tendant avec art ses petits pièges pour l’attirer. Elle se laissa entraîner et dit enfin :
— Ma mignonne, si je comprends bien ce que tu me racontes, il y a un projet de tendresse qui te pousse à me considérer dans ma personne, et tu m’honorerais de la faveur que t’accorde Josépha.
— Tu devines, Espérandie, je vis chaque jour de nouveaux plaisirs, et il me semble que je voudrais être déesse pour qu’on m’adorât et que je comble de félicités tout ce qui m’entoure.
— Tu veux régner sur notre couvent pendant l’absence de l’abbesse, et tu as besoin de ma qualité de sœur cloîtrée pour qu’on accepte tes volontés.
— C’est cela, régner et t’aimer.
— M’aimer ! Je le veux bien aussi nous aimer ; toi, une fillette, peux-tu me faire croire à ton énergie ?
Marthe, un verre à la main, se leva, vint se mettre près de sa compagne, lui présenta le verre pour qu’elle bût une gorgée de son vin, le vida ensuite, et se penchant sur elle, lui saisit une main qu’elle dirigea vers son hermaphrodisme.
— Les hommes sont-ils autrement, Espérandie ?
— Es-tu garçon, es-tu fille, étrange enfant ?
— Je suis l’un et l’autre pour l’ivresse des deux sexes, et depuis tantôt je ne suis plus pucelle.
— Qui t’a dépucelée ?
— Frère Antioche.
— Tu l’aimes ?
— Comme tu l’aimeras.
— Alors parle, que désires-tu pour cette soirée ?
— Que tu annonces ma volonté de voir les sœurs des Bleuets rendre visite à leurs frères.
— L’homme se trahit derrière ton ordre. L’homme est utile dans la situation qui se crée ; les sœurs des Bleuets iront chez leurs frères.
Marthe s’agenouilla devant Espérandie qui venait de retirer la main de son hermaphrodisme pour se tourner vers elle, et sans qu’elle s’y opposât, souleva ses jupes, glissa la tête entre ses cuisses, les baisa ainsi que ses poils et dit :
— Je fais ce que je veux, et je veux vouloir.
— Tu peux tout, Marthe, moi te couvrant ; si demain il te plaisait de convoquer la saturnale des Bleuets, nul ne protesterait.
— La saturnale !
— Reviens à table, ma chérie, finissons le repas, et songeons à l’ivresse des autres.