‹ L’Hermite du mont Saint-ValentinChapitre 10 sur 36 · X

X

Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis la mort du sire de Vogué, lorsque Roger revint de son voyage d’outre-mer. La nouvelle de ce malheur lui fut apprise au lieu où il toucha les terres de France, et il se rendit en conséquence sans délai auprès de ses parens. Alise était encore enfermée au fond de son château, refusant toutes consolations, même celles de la dame de Parthenay. Elle ne voulut point voir Roger, et l’on n’insista pas pour le lui présenter, parce qu’on sentait que sa vue devait réveiller des souvenirs douloureux dans l’âme de l’orpheline. Cependant elle l’aimait toujours : l’amour s’augmente plutôt qu’il ne se détruit par la tristesse ; mais elle se serait reproché de chercher, dans de semblables circonstances, la présence du chevalier ; de vouloir sitôt de l’adoucissement à son juste chagrin. Hélas ! cette douleur sans mesure à laquelle se livrait Alise en préparait de nouvelles à son âme ! Si Roger l’eût revue alors, si, avant de se trouver en butte à d’autres séductions, il eût été à même de remarquer les heureux changemens que deux années d’absence avaient apportés dans la beauté d’Alise, sans doute il eût regardé comme un bonheur l’obéissance qu’on lui prescrivait. Mais en vain la taille d’Alise était devenue grande, majestueuse ; en vain sa physionomie douce et mélancolique, ses tendres regards portaient le trouble dans les âmes ; Roger ne se la représentait toujours que sous les traits d’une enfant, et la belle comtesse de Martigues n’était point effacée de son souvenir.

Celle-ci, pendant l’absence de Roger, avait été souvent pressée par le sire Josselin de couronner, par le don de sa main, l’amour qu’il ressentait pour elle. Pendant long-tems elle se refusa à ses instances, en alléguant différens motifs dont le chevalier ne s’était jamais entièrement contenté ; mais enfin, lassé de refus auxquels il soupçonnait une cause humiliante pour son orgueil, il exigea une réponse décisive : elle fut telle qu’il l’avait soupçonnée, et dès ce moment il devint l’ennemi déclaré de la comtesse. Il commença par s’emparer de plusieurs de ses domaines sous le prétexte qu’elle en jouissait injustement. Cité par elle au banc du roi, il refusa d’y comparaître, et continua ses ravages sur ses terres, menaçant même de s’emparer du château qu’elle habitait, ainsi que de sa personne. Dans cette extrémité, la dame de Martigues rappela à Roger par un message la promesse qu’il lui avait faite de la défendre, si elle avait besoin de son secours, et elle ajoutait que, sans la crainte de tomber au pouvoir de ses ennemis, elle serait allée elle-même implorer le sire Enguerrand, dont elle sentait bien que dépendait la détermination de son fils. Le vieux seigneur fut flatté de cette marque de déférence, et il approuva la prompte résolution de Roger ; mais la dame de Parthenay s’étonnait que cette étrangère s’adressât plutôt à son fils qu’à tout autre pour la défendre.

« Cela prouve, dit son époux, que la réputation de notre fils est allée jusqu’à elle. Pars, mon enfant ; un chevalier doit son secours au faible et à la veuve. »

Roger ayant rassemblé à la hâte quelques troupes, s’achemina vers le château de Martigues, tourmenté de la crainte de n’y point arriver assez tôt pour empêcher Almaïde de tomber au pouvoir de son déloyal amant. Cette supposition allumait dans son sein des transports de colère qu’il avait peine à contenir. Il fut reçu avec autant d’empressement que de grâce et de reconnaissance.

« Généreux Roger, dit la comtesse, vos promesses n’étaient donc pas vaines ; vous voulez donc vous montrer mon appui, lorsque tout m’abandonne !

— Madame, ce bras vous est dévoué à jamais !

— J’espère, reprit la comtesse, n’être point obligée de le mettre encore à l’épreuve : mon délaissement a encouragé le sire Josselin à m’offenser, mais j’espère que le secours que je reçois par votre arrivée le rendra moins rebelle à la raison. Il n’oserait se commettre contre la force et le bon droit réunis. »

La dame de Martigues se trompait : l’appui que lui prêtait Roger contribua au contraire à augmenter la fureur du sire de Crécy ; il jura de n’épargner rien pour se venger de l’ingrate qui l’avait dédaigné, et du jeune imprudent que sans doute elle lui préférait.

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