XI
Tandis que la dame de Martigues sommait ceux de ses vassaux qui lui étaient restés fidèles de se rendre en armes sous les drapeaux de son chevalier, Roger faisait faire dans le château des préparatifs de défense, afin d’y renfermer la comtesse sous la garde de quelques hommes sûrs ; quant à lui, il devait marcher à la rencontre de Josselin ; mais il ne savait point encore en quel lieu il était le plus certain de le joindre, et les jours s’écoulaient rapidement au château de Martigues. Le jeune chevalier oubliait aux côtés de sa dame jusqu’au danger qu’elle courait ; l’amour embellissait pour lui les fatigues et les soucis précurseurs de la guerre, et les lui faisait préférer à la pompe et aux délices de la plus aimable cour. Au retour d’une tournée pénible, lorsqu’il avait travaillé de ses mains aux ouvrages qu’il ordonnait, la comtesse essuyait elle-même la sueur dont son front était baigné, lui présentait le breuvage qui devait apaiser sa soif. Il lui disait quelquefois : « Ô belle Almaïde ! qu’il serait doux de pouvoir consacrer sa vie à vous servir !…
— Il faudrait pour cela, répondait la comtesse, être libre…
— Eh ! quelles chaînes ne seraient pas brisées avec joie pour les vôtres ! la dame abandonnée serait elle-même forcée d’applaudir au nouveau choix de son serviteur.
— Je ne le pense pas ainsi, disait en souriant la comtesse. Puis elle restait rêveuse et préoccupée, comme si elle eût médité sur des pensées qu’elle n’osait pas exprimer. La crainte et l’approche des dangers n’empêchaient point les habitans du château de Martigues de se livrer à quelques délassemens. Des entretiens intéressans, les vers et la musique occupaient plusieurs instans de la journée : la veille même du jour où Roger devait aller présenter le combat au sire de Crécy, il chantait, assis auprès de la comtesse, des lais et des chansons d’amour ; mais les chants qui s’offraient alors à sa mémoire étaient tous en harmonie avec les dispositions de son cœur, et il commença d’une voix émue, celui-ci, qu’il avait appris dans son enfance :
« Je prends congé de vous, ma mie, et jamais je n’eus plus de regret de vous quitter ! Je vous recommande à Dieu, ma mie ; vous, pour qui mon cœur fond et languit ; vous, qui me plûtes et que j’aimai plus que toute chose du monde, depuis le premier instant que je vous vis et vous parlai ; vous, à qui je suis plus qu’à moi-même !… »
Il s’interrompit en cet endroit, et la comtesse, baissant les yeux avec embarras, lui demanda s’il avait lui-même composé les paroles qu’elle venait d’entendre.
« Non, dit-il, je les ai apprises de ma mère, qui les avait ouïes chanter à un troubadour fameux.
— Ce troubadour, reprit la comtesse, prendrait plus de goût encore à ses vers, s’il pouvait les entendre de votre bouche. »
Roger répartit, d’un air doux et timide, qu’il était facile d’exprimer ce qu’on ressentait vivement… La comtesse ne répondit pas, et Roger, n’osant exprimer que par ses regards les vœux et les espérances qu’en dépit de sa modestie il ne pouvait s’empêcher de concevoir, fléchit un genou, et porta à ses lèvres la main de la comtesse. Celle-ci, immobile et silencieuse, continuait de tenir ses regards fixés sur la terre.
« Votre foi ne vous appartient plus, dit-elle enfin.
— Je ne l’engageai jamais ! s’écria Roger. Le seigneur mon père avait désiré, il est vrai, me donner en mariage la fille de son ami ; mais ni la demoiselle de Vogué, ni moi, n’avons ratifié les engagemens pris par nos parens ; je ne l’ai point revue depuis son enfance ; et qui sait ce que le tems a pu amener ?
— Vous n’avez point ratifié les engagemens pris par vos parens ? répéta la dame de Martigues ; eh bien, sire Roger, nous reprendrons cet entretien dans un autre instant. En attendant, portez mes couleurs, puisque vous allez combattre pour ma cause. » En parlant ainsi, elle détacha l’écharpe qui serrait sa taille élégante, et la donna à Roger.
« On vous la rapportera teinte de mon sang, s’écria le chevalier, ou plutôt elle me rendra invincible !… Josselin ! Josselin ! je te défie et mille autres avec toi ! »