IX
Gauthier, cependant, voyait avec envie le sort destiné à son frère : quoique peu sensible au pouvoir de la beauté, la jeunesse et les grâces d’Alise avaient fait impression sur son âme ; et lorsqu’il comparait les immenses domaines de l’héritière de Vogué à ceux qui devaient lui revenir, il se disait avec amertume que sa qualité d’aîné ne lui avait pas valu de grandes prérogatives. Imaginant que l’inclination d’Alise changerait aisément les desseins de son père dans le choix de son époux, il cherchait à se rendre agréable à ses yeux ; mais jusqu’alors ses soins avaient eu un résultat opposé à celui qu’il en attendait : Alise éprouvait auprès de lui un malaise qui ressemblait à la frayeur ; la présence du chevalier suffisait pour lui faire perdre la gaîté naturelle à son âge, et ses amusemens les plus chéris lui devenaient insipides dès que Gauthier les partageait. Elle n’osait pas néanmoins refuser ses soins, ni témoigner une injuste aversion au fils de la dame de Parthenay ; mais cette contrainte fit qu’elle quitta le château de Parthenay sans regrets, ressentant mieux le plaisir d’échapper à la pénible société de son nouvel admirateur, que le chagrin de se séparer de son amie. D’ailleurs, elle allait revoir son père, et nulle compagnie ne pouvait long-tems remplacer pour Alise celle de son père.
Elle continuait aussi d’entretenir une active correspondance avec la dame de Parthenay ; les messages se succédaient d’un château à l’autre : Roger était, comme on le pense, l’un des principaux sujets dont on s’entretenait dans ces missives. Les faits d’armes du jeune paladin étant parvenus jusqu’à sa famille, sa mère ne les laissait point ignorer à celle qu’ils intéressaient autant qu’elle. Alise, heureuse et fière de son choix, ne voyait, dans le sort qui l’attendait, qu’une longue suite de félicité. Le sire de Vogué écoutait, avec autant de complaisance que la dame de Parthenay, la peinture de son naïf amour, et l’aidait de même à parer l’avenir de tous les prestiges de l’espérance.
Près d’une année s’écoula de cette manière, sans que la plus légère inquiétude, le doute le plus léger, troublassent un seul instant la sécurité où vivait la fille du baron ; et cependant un grand chagrin allait l’atteindre ! Son père approchait de sa fin ; il le sentait. « Ma fille, dit-il un jour à Alise, tu sais à présent en quelles mains je te laisserais, si Dieu me rappelait à lui… — Mon père ! s’écria Alise en pâlissant. — Ma chère enfant ! reprit le baron, je ne pense pas que ma vie doive désormais être longue. Prends courage, mon Alise, le ciel m’a exaucé. Je lui avais toujours demandé de vivre assez pour voir ton sort heureusement fixé ; il l’est : le jeune époux qu’on te destine te plaît, et, quant à lui, ses sentimens ne peuvent être douteux : qui n’aimerait mon Alise ! — Mon père ! ô mon père ! » répétait la malheureuse fille dans le délire de la douleur ; et ce cri, qu’on distinguait à peine à travers ses sanglots, déchirait l’âme du seigneur de Vogué. Il la pressa de ses bras affaiblis par de longues souffrances ; le courage du vieux chevalier l’abandonnait, et des larmes inondaient son visage en songeant à cette rude séparation. Dès cet instant, le repos et la gaîté furent bannis de l’âme d’Alise ; la pensée de la mort prochaine de son père empoisonnait même les marques de tendresse qu’elle en recevait : plus de douces rêveries ! plus d’aimables illusions ! la vie, telle qu’elle est, avec ses joies si mélangées, ses peines si profondes, vint l’effrayer de sa triste réalité : elle ne crut plus au bonheur, n’en attendit plus de cet avenir dans lequel elle entrevoyait un chagrin dont rien ne devait la consoler.
« Ma chère fille ! lui disait le seigneur de Vogué, ne t’affliges pas sans mesure ; de beaux jours luiront encore pour toi ; crois-en ton pauvre père, qui le demande chaque jour au ciel ! » La jeune fille, en détournant son visage pour cacher ses larmes, secouait tristement la tête d’un air de doute ; les pressentimens sinistres dont son âme était tourmentée lui semblaient plus dignes de foi que les vœux et les espérances de la tendresse paternelle. Ils ne la trompaient point ces tristes présages ! le sire de Vogué expira peu après. À son lit de mort, il reçut de nouveau de son vieux compagnon l’assurance que ses projets pour le bonheur de sa fille seraient religieusement exécutés. Le sire de Parthenay regarda dès lors comme plus sacrés encore les engagemens qu’il avait contractés, et la pensée d’y apporter le moindre changement lui eût paru un sacrilége.