XII
Le reste de la nuit fut employé par Roger aux préparatifs nécessaires à son départ, ainsi qu’au combat qui devait avoir lieu entre le sire de Crécy et lui. Lorsque le jour fut près de paraître, il sortit doucement de son appartement ; et passant près de celui où reposait Almaïde, il s’arrêta dans l’espoir de recueillir encore un soupir, un mot de celle qu’il adorait. Mais tout-à-coup on vint l’avertir que le château était investi par les soldats de Josselin. La prudence ordonnait de s’assurer de leur nombre avant de les attaquer. Roger, sans perdre un instant, prépara tout dans le château pour une prompte défense ; et ce n’était pas sans raison, car le siége, entrepris sur-le-champ, fut poussé avec une extrême fureur. Les assiégeans mêlaient à leurs menaces des railleries offensantes sur la dame et son chevalier.
« Madame, dit Roger à la comtesse, votre honneur, le mien, exigent que je propose au sire de Josselin un combat à outrance ; la mort de l’un de nous peut seule laver tant d’outrages. — Ô Dieu ! s’écria la dame de Martigues, la mort de l’un de vous ! »
L’image de Roger mourant se présentant dans toute son horreur à sa pensée, elle restait sans force pour dissimuler sa douleur. Elle s’appuya sur le sein du chevalier et pleura amèrement.
« Quel barbare peut ainsi prendre plaisir à faire couler ses larmes ! disait Roger. Almaïde, je le jure, vous serez vengée ! »
Le jour même un cartel fut envoyé au déloyal chevalier ; il le reçut avec un dédaigneux sourire : sa taille gigantesque, sa force prodigieuse le rassuraient. Il demandait que l’une des conditions du combat fût que la comtesse ne fût pas libre de refuser sa main au vainqueur ; mais cette proposition, loin d’être acceptée, ne servit qu’à porter à leur comble la colère et l’indignation qu’éprouvait Roger.
« Insolent ! disait-il, le vainqueur doit venir à ses pieds lui demander comment il peut de nouveau la servir ou réparer ses torts à son égard. Mais prétendre tyranniser son cœur, obtenir par la force le prix dû seulement au plus tendre amour !… je te punirai aussi de cet outrage. Almaïde, cependant, si la cause de l’injustice triomphait, si la mort m’attendait où je vais chercher la victoire, promettez-moi de ne point céder aux désirs de l’odieux Josselin. Tout ce qui reste en France de bras généreux s’armeront pour votre querelle : cherchez des défenseurs ; qu’en mourant je n’aie pas la certitude de vous laisser à Josselin.
— Ne t’inquiètes pas pour moi de l’issue du combat où tu t’exposes, lui dit la comtesse ; si tu succombes, je n’aurai plus de crainte à avoir : Roger, je t’aime, et je jure de ne point survivre à ta perte. — Dieu puissant ! s’écria Roger, protégez mes armes ! je ne saurais plus à présent quitter sans désespoir cette terre de félicité. Almaïde ! être aimé de toi !… »
Il pressa contre son cœur le cœur agité de la comtesse ; et, pour la première fois, les lèvres du beau chevalier effleurèrent sa bouche fraîche et parfumée comme une rose.