XIII
Rien désormais ne pouvait séparer le chevalier de sa dame ; il était résolu de braver tout pour l’obtenir.
« N’oublieras-tu jamais cet instant, lui disait Almaïde, cet instant qui dispose sans retour de mon sort ?
— Je t’adore ! répétait Roger ; » et la belle Almaïde, levant timidement ses beaux yeux sur les siens, achevait de l’enivrer par un sourire. Mais bientôt les sons belliqueux de la trompette, et les cris des hérauts d’armes annoncent que la lice est ouverte. Les deux champions s’avancent fièrement au milieu d’une foule de spectateurs ; les motifs et les conditions du combat expliqués, les défis portés, une lutte à outrance s’engage entr’eux ; ils se frappent tour à tour, de l’épée, et du poignard. Plus d’une fois déjà Roger avait été atteint par le fer de son adversaire, et son sang rougissait son armure. La comtesse éperdue parcourait à grands pas les vastes salles de son château : au premier coup reçu par Roger elle avait quitté le rempart, d’où elle pouvait être témoin du combat ; et pâle, égarée, elle attendait, dans d’horribles angoisses, le messager chargé de lui en apprendre l’issue. « Dieu ! disait-elle, protégez-le ! son amour n’est point criminel ! Si le mien vous offense, que j’en porte seule la peine ; mais lui ! oh, qu’il me soit donné de le revoir ! Encore un instant, un seul instant de la félicité des anges, et après, des tourmens éternels s’il le faut. »
Roger, cependant, dont l’amour doublait les forces et la valeur, était parvenu à faire mordre la poussière à son ennemi. « Chevalier, lui dit-il, les conditions de notre combat me rendent maître de vos jours ; voulez-vous les conserver par l’aveu de vos injustices ? Consentez-vous enfin à reconnaître la comtesse pour maîtresse absolue de ses biens, ainsi que de sa personne ? »
Des flots de sang s’échappaient de la bouche de Josselin étendu sur l’arène. Son âme farouche, aigrie encore par cet affront, renfermait des trésors de haine et de vengeance.
« Jurez, continua Roger, de cesser vos persécutions contre la comtesse de Martigues ; à ce prix, mon amitié vous est acquise, si vous la désirez.
— Je le jure, foi de chevalier, murmura sourdement Josselin ; mais je ne sollicite l’amitié de personne. » Roger, satisfait de l’avantage qu’il avait remporté, ne s’offensa point de ces paroles dictées par un chagrin auquel il compâtissait sincèrement. Il essaya au contraire d’adoucir la pénible situation du chevalier par tous les procédés que la générosité de son âme put lui dicter ; mais Josselin refusa durement ces consolations ; et, quoique ses dangereuses blessures ne permissent pas de le transporter au loin sans exposer sa vie, ce fut avec beaucoup de peine que ses gens purent le décider à accepter un asile au manoir de Martigues ; et il n’y consentit que sous la condition qu’il serait placé dans un appartement éloigné de celui qu’habitaient la comtesse et son hôte. Il fut en conséquence transporté dans une tour attenant à la chapelle, qui renfermait les tombes des sires de Martigues. La comtesse avait entièrement abandonné cette chapelle, ainsi que la partie du château qu’elle avoisinait ; une seule personne habitait če lieu, c’était l’écuyer qui avait accompagné le comte Raymond dans son dernier pèlerinage. Cet homme conservait peu de relations avec les autres habitans du château, et paraissait plongé dans une noire mélancolie. Il fut, au reste, fort utile à Josselin ; car peu d’hommes de son tems étaient plus instruits que lui dans la connaissance des plantes et dans l’art de guérir les blessures. Il ne refusa point ses secours au malade ; mais la comtesse parut mécontente des arrangemens pris à cet égard, et, pendant un moment, un nuage obscurcit son front ; mais la joie que lui causait le résultat du combat, et les soins qu’il fallait donner aux légères blessures que Roger y avait reçues, ne laissèrent pas long-tems à ses pensées le loisir de se porter sur d’autres sujets. Le seigneur de Crécy était oublié avant même d’avoir quitté le château, dont il partit cependant dès qu’il le put sans danger pour sa vie.