‹ L’Hermite du mont Saint-ValentinChapitre 14 sur 36 · XIV

XIV

Le chevalier et la dame, délivrés de cette dernière inquiétude, ne pensèrent plus qu’à rendre indissolubles les nœuds qui les unissaient. Roger ne prévoyait aucun obstacle à son hymen ; il pensait que son père, frappé de la grandeur d’une telle alliance, ne voudrait pas s’y opposer ; mais la comtesse, en se rappelant les engagemens contractés par le vieux seigneur, et la sévérité de son caractère, éprouvait de vives inquiétudes.

« Jure-moi, dit-elle à Roger, de revenir ici, quelle que soit la décision de ton père ; que j’aie, quoi qu’il arrive, la certitude de te revoir !

— Quel doute ! s’écriait Roger : eh ! penses-tu que je pourrais supporter la vie sans être certain de vivre uniquement pour toi ! » Almaïde souriait avec tendresse ; cependant la confiance de son ami ne la rassurait pas entièrement. Elle redoutait cette absence, pendant laquelle Roger serait exposé à des séductions peut-être dangereuses, et sa soumission à la volonté de son père, et l’inflexibilité de cette volonté. Elle avait enfin la défiance et la crainte que donne l’expérience de la vie, et par conséquent du malheur. Mais Roger, aux premiers jours de sa jeunesse, aimé de celle qu’il adorait, vainqueur de son rival, Roger ne redoutait rien.

C’est dans cette disposition qu’il arriva auprès de son père. Le vieux baron, après l’avoir complimenté sur le succès de ses armes, ajouta en souriant : « Ta fiancée ne t’en recevra pas plus mal pour cela ; la gloire ne nuit pas auprès des dames, comme tu sais. » Roger se troubla, et demanda avec embarras s’il était certain que la volonté de la demoiselle de Vogué eût été consultée dans les arrangemens pris à son égard.

« La volonté d’une demoiselle de noble maison diffère-t-elle jamais de celle de sa famille ? reprit sévèrement le sire de Parthenay. Que signifient ces paroles ?

— Mon père, je ne suis plus le maître de ma foi ; je l’ai engagée à la dame de Martigues.

— Engager ta foi sans mon aveu ! et lorsqu’elle n’était plus libre ! s’écria le père, au comble de l’étonnement et de l’indignation. Es-tu donc si peu instruit des devoirs d’un homme d’honneur et d’un chevalier, que tu regardes leurs promesses comme vaines ?

— Mon père, je n’avais rien promis à la demoiselle de Vogué.

— Tu n’as rien promis ! mais moi, moi, j’ai promis pour toi, et tu ne m’as point démenti. Je ne l’aurais pas souffert, je l’avoue, comme je ne souffrirai point aujourd’hui que tu outrages par un refus offensant la fille de ton bienfaiteur, du meilleur ami de ton père. Ta faute est grande ; mais tu peux me la faire oublier par une prompte obéissance, et j’y compte.

— Mon père, je n’abandonnerai pas la dame que j’aime, et dont je suis aimé, pour celle dont je n’ai à attendre que de l’indifférence. J’ai juré amour et constance à la dame de Martigues, je veux tenir mes sermens.

— Quel langage est cela ! s’écria le vieux baron enflammé de courroux ; tu sembles oublier que c’est à ton seigneur, à ton père que tu t’adresses ! Mais, écoute : si tu persistes dans ta rebellion, prépare-toi à me voir, à la tête des vassaux auxquels tu refuses de commander, aller te demander raison de l’injure faite à leur maîtresse jusque sous les murs de ce château, où une femme perfide troubla ta raison, et te fait méconnaître, mon autorité. Nous verrons si elle aura encore le pouvoir de te faire tourner tes armes contre moi !

« Mon père, s’écria Roger, ayez pitié de votre fils ! ne le condamnez pas à un malheur certain ! » Le vieillard jeta sur le malheureux chevalier des regards courroucés et dédaigneux, et sortit sans vouloir l’entendre davantage.

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