XV
La dame de Parthenay, inquiète des motifs de la conférence qui avait lieu entre Roger et son père, venait chercher à en apprendre le résultat : elle trouva Roger étendu sur un siége, le visage entièrement caché par ses mains, et donnant toutes les marques d’une vive douleur.
« Madame, s’écria-t-il en l’apercevant, c’en est fait du bonheur de votre fils ! je suis malheureux à jamais ! »
La dame de Parthenay écouta avec bien de la tristesse le récit qui suivit cette exclamation.
« Hélas ! lui dit-elle, que de chagrins ! et qui pouvait les prévoir ? celle qu’on te destine, belle et vertueuse, méritait ton amour ; elle l’obtiendrait peut-être, si tu pouvais la connaître.
— Jamais ! jamais ! ah ! si vous-même connaissiez Almaïde. »
La dame de Parthenay avait assez ouï vanter la beauté et l’esprit de la comtesse pour comprendre quelle passion elle avait pu inspirer à son fils ; mais elle n’en était que plus inquiète des suites de cette passion, car elle connaissait aussi l’humeur inflexible de son époux.
« Que veux-tu, qu’espères-tu, reprit-elle tristement.
— Madame, le sire Enguerrand a pour vous tant d’estime et de tendresse, peut-être parviendrez-vous à le fléchir.
— Fléchir le sire Enguerrand ! Hélas ! qui peut s’en flatter. N’importe, je l’essaierai… Ton bonheur est le premier intérêt de ma vie… Mais il me semblait si bien assuré. Ô pauvre Alise !… »
Le chagrin qu’allait ressentir Alise n’était pas l’un des moindres sujets de celui qu’éprouvait la dame de Parthenay ; mais tous ses sentimens étaient subordonnés à sa tendresse pour son fils, et nul intérêt ne pouvait balancer celui-là dans son âme. « Alise ne serait pas heureuse, disait-elle, puisqu’elle ne serait pas aimée, et tous deux alors souffriraient de longs tourmens, tandis que le tems peut, en guérissant l’héritière de Vogué de l’amour malheureux qu’elle porte à mon fils, la rendre sensible à celui d’un autre qui saura mieux apprécier un tel bonheur. »
C’est ainsi que la tendre mère cherchait à excuser à ses propres yeux la faiblesse avec laquelle elle cédait aux vœux de son enfant chéri ; mais toutes ses représentations furent inutiles auprès du sire Enguerrand.
« Je ne dois, je ne veux rien entendre à ce sujet, s’écriait-il ; La fille de mon frère d’armes, l’unique enfant de mon brave Baudouin, repoussée par les miens, va chercher dans une famille étrangère l’affection et l’appui que nous avions promis pour elle à son père ! et un indigne fils oserait… Je le maudis, Madame ; il n’aura pas d’ennemi plus terrible que moi, s’il ne tient pas ses engagemens et les miens.
— Ah ! seigneur, révoquez cette horrible sentence ; l’amour l’égare, mais, à son âge, n’est-on pas excusable d’y céder ?
— L’amour ! qu’est-ce que l’amour, Madame, quand il s’agit de l’honneur et du devoir ! Je ne lui défendis jamais de servir les dames ; je ne l’ai point retenu lorsqu’il est allé secourir cette perfide veuve ; mais devait-elle, pour prix de ma condescendance, engager mon fils à la révolte. N’était-ce pas à elle au contraire à lui rappeler ses sermens, s’il les eût oubliés. »
« Ah ! pensait la dame de Parthenay, est-il donc si facile de renoncer à l’amour de mon fils, de mon Roger ?… Malheureuse Alise ! malheureuse Almaïde !… mais plus malheureux Roger, s’il faut que tu restes en butte à toute la colère de ton père ! »
Et la triste châtelaine poursuivait son sévère époux de ses larmes et de ses prières, lui criant merci pour leur sang ! pour le fruit de leur hymen !