XVII
Le retour de Roger en France avait eu seul le pouvoir de distraire un instant la jeune baronne du profond chagrin auquel elle était alors en proie : ses regrets furent moins amers en apprenant que Roger en donnait aussi de bien vifs à leur perte commune : son cœur battait, une rougeur subite colorait ses joues chaque fois qu’il était question de ses engagemens avec le jeune chevalier : elle entrevoyait encore dans l’avenir quelques jours de félicité. Mais elle ne pouvait les devoir qu’à Roger.
La dame de Parthenay, en la prévenant de sa visite, ne fit aucune mention de son fils ; Alise n’interpréta point cette réserve d’une manière contraire à ses vœux secrets ; et, à l’arrivée de la dame, ses yeux errèrent un instant d’un air inquiet sur les personnes qui accompagnaient son amie. Elle la reçut néanmoins avec un aimable empressement.
« Ma fille, dit la châtelaine, j’ai à te communiquer des choses d’une grande importance. »
L’émotion étouffait sa voix. Elle reprit après un court silence.
« Ne consentirais-tu à être ma fille, que sous la condition que l’un de mes fils plutôt que l’autre t’assurerait ce titre ? »
Alise la regarda étonnée, attendant l’explication de ce discours.
« Oui, continua la dame de Parthenay, notre sort à tous dépend de toi. Roger t’est promis. Mais Roger ne saurait faire ton bonheur ; et cependant son père exige qu’il tienne ses engagemens, à moins que tu ne consentes à accepter à sa place son frère Gauthier. Gauthier t’aime, et toi, pourrais-tu le haïr ? N’est-il pas aussi né de moi ? En acceptant sa main, tu le combles de joie, et tu empêches le malheur de Roger. Car il serait inutile de te le cacher, mon enfant, Roger ne peut plus être ton époux : les charmes de la dame de Martigues l’ont séduit ; et il mourra si on le force de renoncer à elle !
— Madame ! par pitié ! s’écria la malheureuse baronne en cherchant à cacher sa douleur et sa confusion.
— Ma douce Alise, reprit la dame de Parthenay, tes souffrances navrent mon cœur ; mais mon amitié ne saurait-elle les adoucir ! tu seras toujours mon enfant la plus chère ! Nous ne nous quitterons jamais ! Nous serons deux pour supporter tes peines ! et, crois-moi, le tems les calmera ; il en calme de bien cruelles !… Tes fils aussi te consoleront. » Ces derniers mots, qui rappelaient à la pensée d’Alise les rêves dont son amie l’avait autrefois bercée, firent couler ses larmes plus amères ; elle pressa fortement de ses mains son front brûlant et couvert de rougeur, et demanda à être seule quelques instans. La dame de Parthenay, en s’inclinant pour sortir, jeta sur sa jeune amie un regard où se peignaient toutes les pénibles émotions de son âme ; Alise alors s’élança dans ses bras et la tint long-tems pressée contre son cœur. « Pardonnez-moi ! ayez pitié de moi ! dit-elle, je suis injuste peut-être ; mais j’ai tant souffert ! tout est fini. Je ne serai point la cause du malheur de votre fils, soyez sans inquiétude à cet égard. Mais faut-il pour assurer sa félicité, me dévouer à un long malheur ? Ma bonne amie, je puis jurer de n’être jamais à lui ; mais… être à un autre !
— Hélas ! reprit tristement la dame de Parthenay, voilà cependant la condition impérieusement exigée par mon sévère époux ; il ne se rendra qu’à celle-là.
— Qui sait ? dit Alise ; j’ai meilleur espoir. »
Elle semblait fortement préoccupée. La dame de Parthenay la quitta ; Alise n’essaya point de la retenir. La solitude lui convenait mieux alors que la compagnie de qui que ce fût. Sans accuser la châtelaine de ses peines, elle était désormais peu disposée à les lui confier. Elle voyait trop à travers toutes les marques de compassion que lui donnait la dame de Parthenay, que ses souffrances seraient comptées pour peu de chose, lorsqu’il s’agirait d’assurer le contentement de son fils.
« Et cela n’est-il pas naturel ? se disait amèrement l’orpheline. Moi aussi j’aurais été le premier, l’unique objet de la sollicitude de mon père ! Ah ! je ne me suis pas encore assez dit, le jour où je l’ai perdu, qu’il fallait renoncer à tout le bonheur, et à toutes les affections de cette terre. »
Un grand dégoût de la vie et de ses fragiles attachemens s’emparait de l’âme d’Alise. Désabusée avant le tems des douces illusions du jeune âge, elle repoussait tristement désormais une existence si loin de réaliser les rêves brillans de son imagination.
Il n’était pas rare alors de voir des chevaliers et des dames à la fleur de leurs ans, se vouer à une retraite austère, soit en fondant des monastères, soit en allant habiter quelques antres sauvages au milieu des déserts. Alise avait toujours ouï avec un extrême intérêt les récits d’événemens de ce genre. Son esprit, naturellement rêveur et mélancolique, se plaisait à la peinture de cette entière abnégation des choses de la vie, et elle prenait, sur ces anachorètes, des informations minutieuses, comme si un vague pressentiment l’eût avertie qu’un jour elle voudrait les imiter. Ce jour était venu. Elle ne pouvait pas se dissimuler qu’en portant, dans une autre famille que celle du sire de Parthenay, son nom et son immense héritage, elle exposait Roger à toute l’indignation de son père, et faisait par conséquent son malheur. La pensée de l’hymen de Gauthier lui était trop odieuse pour qu’elle s’y arrêtât un seul instant. Elle ne voyait qu’un moyen de conserver sa liberté sans enchaîner celle de Roger ; c’était de disparaître entièrement du monde, et d’assurer ses biens au sire de Parthenay. Elle réfléchissait profondément sur ce dessein, lorsque sa méditation fut interrompue par l’arrivée de l’un de ses serviteurs, le fidèle Béranger, l’époux de la femme qui l’avait nourrie de son lait. Ce brave homme, depuis la perte de sa femme et celle de son maître, reportait toutes ses affections sur l’objet qui avait été le plus chéri de l’un et de l’autre ; et Alise récompensait son attachement par une entière confiance. D’après le droit qu’elle lui en avait donné, il s’informait exactement de tout ce qui la concernait, et il lui demanda quelles nouvelles étaient apportées par la dame de Parthenay, et à quelle époque aurait lieu l’hymen projeté. La pauvre Alise fut forcée alors d’expliquer tous les changemens survenus dans son sort. L’indignation du vieux domestique fut extrême à ce récit.
« Vous devez, dit-il, faire sur-le-champ un autre choix. Les plus puissans barons de la contrée tiendront à honneur de s’allier à votre noble maison ; et il est de votre dignité de vous décider sans tarder pour l’un d’eux.
— Hélas ! dit Alise, le fils du sire de Parthenay avait ma tendresse, tu le sais, et son ingratitude ne m’a point guérie. Dois-je donc aller jurer à un respectable seigneur un amour que je ne pourrais point ressentir ?
— Madame, reprit Béranger, les troubadours et les pèlerins qui s’arrêtent au château parlent beaucoup depuis quelque tems d’un hermitage fameux auquel il suffit de faire un pèlerinage pour se guérir de l’amour le plus passionné. Cet hermitage, situé au milieu de la chaîne de montagnes qui séparent les terres de Guienne de celles de Provence, est dédié à Saint-Valentin, et fut consacré, dit-on, par la présence de ce saint ; l’hermite qui l’habite à présent est un homme dont on rapporte des choses bien étranges ; mais ses prières n’en sont pas moins toutes-puissantes pour rendre la paix aux cœurs tourmentés d’amour sans espoir. C’est là qu’un troubadour bien connu, devenu insensé par la perte de l’objet de sa tendresse, a recouvré la raison : c’est là que se rendent tous les chevaliers accablés des rigueurs de leurs dames : si vous le souhaitez, je vous y conduirai. »
Ce n’était pas la première fois qu’Alise entendait parler de l’hermite du mont Saint-Valentin ; sa réputation s’étendait au loin ; et, quoique peu de personnes l’eussent vu, car il était fort difficile de le rencontrer, chacun avait à faire sur son compte des récits plus ou moins singuliers. Cependant Alise accueillait l’avis de Béranger, plutôt dans l’espoir d’exécuter avec moins de difficulté le projet qu’elle avait formé, que dans celui d’obtenir une guérison, qu’elle jugeait impossible, et que peut-être même elle ne souhaitait pas. À son âge les peines de l’amour sont souvent préférées à la froide indifférence ; mais pour que son dévouement fût utile à celui qui le dictait, quelques précautions étaient nécessaires ; elle calculait, avec une généreuse prévoyance, les moyens les plus certains de rendre la liberté à Roger, sans lui faire encourir la disgrâce de son père. Enfin, après de longues réflexions, elle écrivit la lettre suivante.