XVIII
« Sire Enguerrand, je suis bien satisfaite que votre fils m’ait prévenue dans la proposition que j’avais dessein de vous faire. Je ne l’acceptais pour époux que par soumission aux volontés de mon père ainsi qu’aux vôtres, mon inclination ne m’y portant point ; mais, puisqu’à sa sollicitation, vous consentez à rompre nos engagemens, je profiterai avec joie de la liberté qui m’est rendue, et je vous demanderai, à ce propos, la permission de conserver quelque tems encore cette liberté. Je me trouve trop jeune pour serrer à présent les nœuds du mariage ; mais je vous engage aujourd’hui ma parole solennelle de n’avoir jamais d’autre époux que le seigneur Gauthier, et de ne point porter dans une famille étrangère le nom et les biens que mon père destinait à l’un de vos fils.
» Adieu, seigneur Enguerrand, je vous souhaite à tous grand bonheur et grande fortune. »
En remettant cette lettre à la dame de Parthenay, Alise l’instruisit de son prochain voyage, et feignit d’espérer retrouver dans ce pèlerinage la force de remplir les promesses qu’elle faisait au sire de Parthenay. La châtelaine admira la générosité de sa jeune amie : elle pleura, mais sans avoir le courage de détourner Alise d’un sacrifice qui assurait le bonheur de Roger. Le voyage au mont Saint-Valentin offrait des difficultés et des dangers dont la dame de Parthenay était effrayée. Comme elle était sur le point de partir, elle détacha de son cou une petite croix formée de plusieurs pierres précieuses, et l’offrit à Alise, en l’assurant que cette relique la préserverait de tout accident.
« C’est Roger qui l’a rapportée de la Terre Sainte, continua la dame de Parthenay. Elle a touché le tombeau de Notre-Seigneur. Porte-la, ma fille, et puisse-t-elle, non pas seulement te préserver de malheur, mais attirer sur toi toutes les bénédictions du ciel ! » Qui pourrait exprimer la foule d’émotions diverses qui agitèrent en cet instant l’âme de l’héritière de Vogué !
— Pourquoi, dit-elle d’une voix timide, le seigneur Roger n’a-t-il pas gardé pour lui-même ce talisman ? La vie qu’il mène offre plus de dangers qu’aucune autre.
— Il craindrait sûrement, répondit la châtelaine, de faire soupçonner sa valeur par un semblable préservatif. Quoi qu’il en soit, il avait rapporté pour moi ce bijou précieux ; mais il applaudira le premier à l’usage que j’en fais, et tu m’affligerais sensiblement, en refusant ce don de mon amitié. À mon âge, il est inutile de se prémunir contre des accidens qui ne sauraient plus désormais abréger de beaucoup une carrière près de sa fin ; mais toi, mon enfant, toi à qui tant de jours, et, je l’espère, tant de jours heureux sont réservés, nulle précaution n’est à négliger quand il s’agit de les conserver. »
Alise leva tristement les yeux au ciel ; et, sans répliquer, elle laissa passer à son cou le ruban auquel était suspendue la croix miraculeuse. Elle se promit qu’après sa mort on rapporterait à Roger cet objet auquel il attachait du prix, et qu’il saurait que c’était tout ce qu’elle avait voulu conserver des grandes richesses qui lui furent départies.
Sitôt après le départ de la châtelaine, elle s’occupa des préparatifs du sien. Elle distribua des aumônes à ses pauvres vassaux, fit des libéralités à tous ses domestiques. Ceux-ci pleuraient en lui disant adieu, quoiqu’ils espérassent la revoir bientôt ; mais elle ! quelles ne devaient pas être ses angoisses ? Hélas ! elle n’avait pas pressenti tout ce que ces momens auraient de cruel. Tout ce qu’elle éprouverait de regrets déchirans, en se séparant, peut-être sans retour, des êtres qui avaient aimé, protégé son enfance ; de ces lieux où s’était écoulé le rapide bonheur de sa triste vie. Mais plus le sacrifice était grand, plus son âme avide de douleur le calculait avec complaisance. C’était pour assurer le bonheur de Roger, qui ne connaîtrait jamais son dévouement, dont elle était dédaignée, méconnue, qu’elle renonçait à un sort que tant d’autres auraient jugé digne d’envie, et qu’elle se vouait à la tristesse d’une solitude semblable à la tombe.
Ses derniers adieux s’adressèrent au tombeau du sire de Vogué, et cette séparation ne fut pas la moins douloureuse de toutes.
« Ô mon père ! disait la triste orpheline, à genoux sur la pierre froide qu’elle couvrait de baisers et de larmes, mon père, intercédez pour que votre fille ne tarde pas à se réunir à vous ! »