‹ L’Hermite du mont Saint-ValentinChapitre 19 sur 36 · XIX

XIX

Béranger avait jugé prudent que sa jeune maîtresse trompât les regards, et déguisât son sexe et sa beauté sous les habits d’un homme. Une longue robe de couleur brune cachait sa taille élégante ; ses beaux cheveux ne flottaient plus sur son cou et n’ombrageaient pas même son front ; ils étaient soigneusement relevés sous un chapeau de pèlerin, qui voilait en même tems la plus grande partie de ses traits.

Elle marchait légèrement et sans peine. L’éducation qu’elle avait reçue avait endurci son corps délicat contre la fatigue : mais lors même qu’elle en eût éprouvé, la préoccupation de son esprit la lui aurait fait oublier.

Ses pensées la portaient au château de Martigues, dont elle parcourait en cet instant la route, car l’hermitage de Saint-Valentin était à peu de distance de ce château. Elle savait que le sire de Parthenay, satisfait des promesses que contenait sa lettre, avait permis à son fils de se rendre auprès de celle qu’il aimait, et que des fêtes, des cours d’amour, des tournois, annonçaient au loin le bonheur de la dame et de son chevalier. Alise se représentait cette belle comtesse entourée d’une cour brillante, ne remarquant parmi les nombreux admirateurs de ses charmes que Roger. Un regard, dirigé vers le Ciel, calmait le trouble de la jeune pèlerine. S’élevant alors au-dessus de tous les sentimens terrestres, elle souhaitait que la félicité de tous deux fût entière et durable ; quant à elle, son sort ici-bas ne l’occupait plus.

Béranger, cependant, attentif à ce que sa compagne ne se livrât pas à une fatigue au-dessus de ses forces, ne traversait jamais un ombrage plus frais, un gazon plus vert, sans l’inviter à s’y reposer, et sans lui offrir les rafraîchissemens dont il avait eu le soin de se munir. Elle souriait de ses soins, et l’en récompensait par les témoignages d’une douce reconnaissance. C’est dans une de ces haltes que les voyageurs furent atteints par une troupe nombreuse de troubadours et de jongleurs qui se rendaient au château de Martigues, attirés par les libéralités de la dame de ce lieu. Béranger, lassé peut-être du silence que gardait sa compagne de voyage, se réjouit de ce surcroît de compagnie : Alise, dont l’attention avait été attirée par quelques propos des troubadours, relatifs à l’hymen de la dame de Martigues, ne refusa point de marcher avec eux, espérant apprendre plus de détails encore sur un sujet qui en dépit de ses efforts, l’intéressait plus que tout autre.

« Beau pèlerin, lui disaient les troubadours, votre voyage n’a peut-être pas le même but que le nôtre : mais si vous ne vous détourniez pas trop de votre chemin en nous suivant, vous n’auriez pas regret à votre peine. Les fêtes et les joutes seront belles au château de Martigues ! » Béranger interrompit les ménestrels en disant que son jeune compagnon et lui se rendaient à l’hermitage du mont Saint-Valentin.

Les professeurs de la gaie science se regardèrent d’un air d’intelligence, témoignant néanmoins beaucoup de surprise : car, autant qu’ils pouvaient juger l’âge et la figure du pèlerin, il leur semblait devoir connaître de l’amour autre chose que ses peines.

« On se rend de bien loin auprès de cet hermite, dit l’un d’eux, quoique cependant on recueille généralement peu de fruit de pareils pèlerinages. L’hermite consent rarement à répondre aux demandes qu’on lui adresse ; il donne quelquefois ses malédictions au lieu de ses prières à ceux qui vont l’importuner ; mais aussi quand on parvient à obtenir ses prières, elles sont toutes-puissantes.

— C’est un saint homme, dit Béranger.

— Ou bien, reprit un second troubadour, c’est un grand magicien. J’ai ouï dire qu’il employait plus de sortilèges et de maléfices que d’oraisons pour faire parvenir à leurs fins ceux auxquels il veut bien accorder ses bons offices. Quoiqu’il en soit, si c’est principalement dans les chagrins causés par l’amour qu’on a recours à lui, la dame que nous allons visiter, ainsi que son chevalier, n’imploreront pas son assistance. L’amour est loin, à ce qu’il semble, de leur causer des peines, et ce chevalier Roger était réservé à une grande félicité dans son mariage. On dit que le sire de Vogué, celui qui fut surnommé le bon et le courtois, lui avait destiné sa fille. » Alise eut besoin de toute sa force pour cacher en cet instant son trouble.

« En ce cas, le goût de ce seigneur serait bien différent du mien, dit un troisième troubadour, je préférerai toujours une jeune et naïve beauté à celle qui a déjà l’expérience de l’amour. »

Un troubadour soutint la proposition contraire, et la dispute s’engagea entre eux sur ce sujet. Alise eut le tems de se remettre de son trouble.

Béranger, malgré les regards d’Alise pour lui imposer silence, ne put s’empêcher de dire avec un peu d’aigreur aux troubadours qu’il n’était pas certain que le chevalier Roger ait eu le choix sur lequel roulait leur contestation.

« Il est au contraire à peu près certain qu’il ne l’a pas eu, répondirent les troubadours : la jeune héritière de Vogué, telle que la renommée la peint, doit toujours être préférée à toute autre dame ; mais on assure en même tems qu’elle ne juge aucun chevalier digne de ses affections entièrement dirigées vers le Ciel. Elle veut être, dit-on, la plus belle des saintes, et briller au milieu des cohortes célestes ! » Alise interrompit cet entretien, pour le ramener sur la dame de Martigues, et les détails qui la concernaient. Un nouveau projet occupait son esprit : elle avait envie de se rendre avec ses compagnons au château de la comtesse, d’être témoin de ces fêtes, de cet éclat dont s’entourait son heureuse rivale ; de connaître enfin cette beauté si fameuse, dont l’éloge venait à chaque instant navrer son triste cœur.

L’héritière de Vogué ne pouvait se dissimuler que cette circonstance était la seule où elle pût espérer de rencontrer encore Roger. Mais était-ce donc un crime que de souhaiter revoir une fois, une seule fois, avant de s’en séparer à jamais, l’être qui avait disposé de sa destinée !

« Je suis tentée, dit-elle aux troubadours, de vous suivre ainsi que vous me le proposiez, jusqu’au château de Martigues. Les fêtes qui s’y préparent doivent en effet exciter la curiosité. »

Les troubadours l’assurèrent que son arrivée à l’hermitage serait très-peu retardée par sa visite au château de Martigues.

« D’ailleurs, qui sait, ajoutaient-ils, il se pourrait que votre pèlerinage devînt inutile par suite de cette visite. Les jeunes et gentilles bachelettes qui se trouveront là peuvent consoler d’un amour malheureux, mieux que le plus dévot hermite ! »

La troupe joyeuse, empressée de s’adjoindre ce gentil compagnon, tâchait d’encourager Alise dans son dessein, par mille propos enjoués. Béranger prit à part sa maîtresse pour l’interroger sur ce singulier dessein.

« Je veux, dit Alise, tâcher de me distraire quelques instans, et juger par moi-même de la vérité des rapports que j’entends sur la dame de Martigues. »

Béranger se contenta de ces raisons, et, le lendemain au soir, les voyageurs arrivèrent sous les murs de Martigues.

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