XX
Alise n’alla point ainsi que ses compagnons demander l’hospitalité au château : elle se rendit, suivie de Béranger, sous des tentes dressées près de l’enceinte destinée aux joûtes, pour les voyageurs et les étrangers. Les arbres de la forêt voisine étaient déjà surchargés de bannières, d’écussons, de cottes d’armes et d’autres parties de l’armure des chevaliers, richement ornées, et couvertes de devises et d’emblêmes amoureux. Tout ce qui appartenait à Roger se distinguait par une plus grande magnificence, et par le nom et le chiffre d’Almaïde plusieurs fois répétés.
C’était le lendemain que les jeux devaient commencer. Alise, confondue dans la foule, attendait dans de vives angoisses l’arrivée de la dame de Martigues et celle de son chevalier. Roger se présenta le premier. Sa bonne mine, sa grâce et son agilité à manier un coursier
Alise entendait répéter autour d’elle : « Qu’il est beau ! qu’il a l’air noble et modeste ! et qu’il mérite bien l’amour de la belle Almaïde, la plus belle des femmes ! ».
Bientôt celle-ci parut, suivie d’un grand nombre de dames. Elle brillait au milieu de toutes, comme Roger au milieu de ses rivaux. Un murmure approbateur se fit entendre lorsqu’elle prit place sur l’estrade qui lui était réservée. Elle promena autour d’elle des regards doux et gracieux, en saluant avec modestie la foule qui l’applaudissait.
« Fuis malheureuse ! se disait l’infortunée baronne de Vogué : Va cacher dans les déserts ta honte et ta tristesse ! De quel droit prétendrais-tu être préférée à celle que tout le monde adore ! ».
Elle baissa plus encore la coiffure qui voilait ses traits ; et, croisant ses bras sur sa poitrine, elle resta pour s’abreuver à loisir d’amertumes et de chagrins.
Les noms des combattans étaient proclamés ; tous attendaient, impatiens de s’élancer dans l’arène, lorsqu’à travers les arbres de la forêt, on vit s’avancer un guerrier d’une haute stature, couvert d’armes noires et monté sur un coursier de même couleur. Son maintien était triste et sévère ; aucun emblême, aucune devise, ne le faisaient reconnaître. Il se plaça près de la barrière, en face des dames, et demeura immobile et attentif tout le tems que durèrent les jeux. Plusieurs fois les juges du camp lui offrirent d’inscrire son nom sur la liste des combattans ; il refusait par un signe et reprenait son immobilité.
Roger entra à son tour dans la lice. Plusieurs champions s’y étaient déjà distingués ; mais l’amant d’Almaïde l’emporta sur tous ses adversaires, et fut proclamé vainqueur. À l’instant de lui donner le prix, la dame de Martigues, orgueilleuse de son choix, déclara solennellement que le chevalier allait devenir son époux. Cet aveu excita de nombreux applaudissemens ; ils redoublèrent lorsque, selon l’usage, Roger prit un baiser sur la joue que lui présentait en rougissant la dame de Martigues.
Un nuage couvrait tous les objets que fixaient les regards d’Alise. Elle s’appuya sur Béranger, ne sachant pas si elle aurait la force de supporter plus long-tems les pénibles émotions qu’elle éprouvait.
La présence de Roger achevait de développer dans son cœur ce sentiment si vague, mais si profond, qui l’avait toujours occupée. Elle revoyait celui qu’elle avait aimé de tout tems embelli de toutes les grâces que donnent la gloire et l’amour ; et cet amour, une autre l’inspirait et le méritait !… Jamais une pensée étrangère à sa belle maîtresse ne pouvait venir distraire un seul instant le chevalier de sa passion. Alise en mourant pour lui n’avait pas même un regret, un souvenir à espérer ! Une sorte de désespoir s’empara d’elle lorsque, Roger quittant l’arène, elle se dit que jamais désormais ses yeux ne le rencontreraient sur la terre.
Avant de s’éloigner, la dame de Martigues reçut les hommages de tous les seigneurs présens : elle leur renouvela des invitations gracieuses de prolonger leur séjour à sa cour. Le chevalier noir, en la saluant, parut l’examiner avec attention : elle, de son côté, témoigna quelque trouble ; et ce ne fut pas sans émotion qu’elle lui dit : « Seigneur, ne daignerez-vous point nous faire connaître votre nom, ainsi que votre illustre origine, et partager les amusemens de ce jour ? »
Le chevalier répéta son geste négatif, et bientôt on le vit reprendre, au milieu de la forêt, le sentier par lequel il était arrivé.