III
Le sire de Vogué, avant de se séparer de Roger, lui expliqua ses intentions à son égard. Roger pâlit en apprenant à quelles conditions le sire de Vogué l’adoptait pour fils. La présence de son père l’empêcha d’articuler un refus ; cependant, sans la prévention des deux vieillards, ils n’auraient pas vu dans les mots embarrassés qu’il balbutia, un consentement à leur volonté. Au reste, Roger se rassurait en calculant le tems qui devait encore s’écouler, avant qu’il fût tenu de former les nœuds qu’il redoutait. Une foule de circonstances pouvait le rendre libre, sans qu’il fût obligé d’encourir la disgrâce de son père. Il y comptait d’autant plus sûrement, qu’il lui était impossible de voir dans une enfant, telle que la fille du baron, la compagne de sa vie. La dame de Martigues avait plusieurs années de plus qu’Alise ; cependant sa jeunesse brillait de tout son éclat, aussi bien que sa beauté. C’est au sortir de l’enfance qu’elle avait épousé le comte Raymond de Martigues, dont le rang et les richesses avaient tenté son ambition : mais la vie retirée et solitaire que le comte prescrivait à sa femme, la soumission qu’il en exigeait, firent détester à la dame de Martigues des nœuds qu’elle n’avait formés que dans la vue de briller au milieu d’une cour magnifique, et de commander à un grand nombre de vassaux. Cette union, qui dura deux années, fut une source de chagrins et de regrets pour les deux époux ; cependant, la mort de son mari plongea la comtesse dans un affreux désespoir. Elle défendit de prononcer, en sa présence, le nom de sire de Martigues, ni de rappeler la manière dont il avait péri : c’était par le fer d’un assassin, lorsqu’il revenait d’un pèlerinage, suivi seulement d’un de ses serviteurs. Elle reparaissait depuis peu aux regards du monde, lorsque Roger la vit pour la première fois. Sa beauté incomparable, l’éclat des ornemens qui composaient sa parure, sa grâce à répondre aux hommages dont elle était l’objet, tout en elle éblouit Roger ; il se troubla, et ne trouva rien à répondre, lorsque la comtesse lui adressa quelques-uns de ces mots flatteurs qu’elle savait prononcer.
« Oh ! se disait Roger, quel homme au monde sera assez heureux pour entendre, de cette voix enchanteresse, les paroles seulement de la simple amitié !… Et celui auquel elle en adresserait de plus tendres, et qui pourrait effleurer de ses lèvres cette bouche fraîche et parfumée comme une rose !… »
Il s’arrêtait, et de vagues et douces rêveries venaient entièrement l’absorber.