XXI
Remise de son trouble par quelques sages réflexions, l’héritière de Vogué se reprocha sévèrement la faiblesse qui l’avait amenée dans un lieu où elle n’aurait jamais dû paraître. Elle regarda ce qu’elle y avait souffert comme une juste punition de sa faute, et elle résolut de ne plus retarder un seul instant l’accomplissement de son vœu, et de quitter Martigues, sans chercher à revoir ni la comtesse ni son chevalier ; en conséquence, Béranger reçut l’ordre de l’accompagner sur-le-champ à l’hermitage de Saint-Valentin. Les chemins qui y conduisaient étaient rudes et difficiles ; il fallait traverser une épaisse forêt, et gravir des sentiers pratiqués dans d’énormes rochers. Quelque précis que fussent les renseignemens pris par Béranger, il ne parvint point à conduire sa maîtresse en aussi peu de jours qu’elle l’avait espéré. Les pèlerins couraient même le risque de demeurer égarés dans ces immenses solitudes, sans un jeune påtre qui leur servit de guide, et qui, chemin faisant, confirma tout ce qu’avaient dit les troubadours de l’abord farouche du solitaire, et de la difficulté qu’il y avait à lui parler. Plusieurs dames, continua le pâtre, s’en sont retournées sans avoir pu obtenir un seul mot de réponse à leurs demandes. Il jette sur elles des regards de colère et de mépris, et s’éloigne de sa grotte jusqu’à ce qu’elles l’aient quittée : d’autres personnes, ne le rencontrant pas, l’ont attendu quelquefois assez long-tems ; mais elles n’ont vu à sa place que des apparitions effrayantes : on ne conçoit rien à un pareil homme, si c’est un homme toutefois.
Alise commençait à perdre l’espoir d’entretenir le solitaire, et, d’après les récits qu’elle entendait sur son compte, peu s’en fallait qu’elle ne s’en réjouît : à peine alors se sentait-elle assez de courage pour se trouver en présence de cet homme extraordinaire ; cependant elle était bien résolue de surmonter toute faiblesse à cet égard, et de ne point perdre par sa faute le fruit de son long voyage. Elle tressaillit néanmoins lorsque le pâtre, lui désignant, au milieu d’un roc escarpé, une sombre et profonde caverne, lui dit : « Voilà l’hermitage de Saint-Valentin. »
Alise quitta ses compagnons au bas de la montagne, et se dirigea seule vers la croix placée à l’entrée de la caverne : le bruit de ses pas n’interrompit point la prière du solitaire. À genoux, les bras croisés sur sa poitrine, il baissait vers la terre ses grands yeux noirs ombragés de sourcils épais. Ce ne fut qu’au bout de plusieurs instans qu’il les leva sur Alise, qui, timide et inquiète, se tenait debout dans l’attitude de la soumission.
« Que me voulez-vous, dit-il d’un ton sévère ?
— Mon père, répondit Alise en hésitant.
— Que me voulez-vous, répéta l’hermite ?
— Mon père, le bruit de votre sagesse, de votre sainteté m’amène ; je voudrais recouvrer, par vos conseils et vos prières, le repos que depuis long-tems j’ai perdu : vous voyez à vos pieds, non pas un pèlerin, mais une malheureuse jeune fille…
— Une femme ! s’écria le cénobite, une femme dans ma retraite ! Fuis loin de moi, démon tentateur. »
Il s’éloignait rapidement.
« Mon père, s’écria Alise, ayez pitié de ma jeunesse, de mes malheurs. Je suis orpheline, délaissée.
— Je t’écoute, reprit l’hermite, parle. »
Il demeura à la place où il se trouvait, et lui fit signe de ne point quitter la sienne. « Un amour malheureux tourmente mon cœur, continua la jeune baronne ; je ne puis m’en délivrer, quoique tout m’en fasse la loi.
— Tu aimes un objet indigne de toi peut-être.
— Celui que j’aime me fut, au contraire, destiné pour époux par le meilleur des pères ; mais une autre dame m’enlève sa tendresse, et la mienne n’est payée que par ses dédains.
— Tu n’as trouvé, en aimant, qu’ingratitude et mépris, je te plains : mais, crois-moi, mes prières sont insuffisantes pour te guérir. Prie toi-même ; consacre à la retraite et à la pénitence ta vie déjà flétrie par le chagrin ; que le jeûne et la macération abrègent le tems de ton exil ici bas ; les anges t’apprêtent dans le ciel la couronne des vierges : mérite-la en dérobant ton innocence aux séductions du siècle.
— Ces déserts pourraient aussi me cacher ? demanda Alise.
— Reste dans ces déserts, si tu penses y faire ton salut, reprit l’hermite ; mais ne te flatte pas, jeune fille, de trouver en moi un confident de ta faiblesse ; je la méprise, ta faiblesse. L’amour et ceux qui le ressentent me sont un objet de scandale. Si tu restes en ces lieux, ne viens jamais par ta présence ramener mes pensées sur la terre et ses frivoles intérêts. La solitude est vaste. Creuse ta tombe loin de la mienne. »
Alise écoutait avec respect les paroles du saint homme. Elle aurait cru, en résistant à ses conseils, résister à la voix du ciel même ; et cet entrevue achevait de fixer ses irrésolutions
« Adieu ! dit-elle, adieu mon père ! je ne vous importunerai plus. Cependant, c’est ici que la mort me frappera ; et si un jour mon corps, privé de sépulture, s’offrait à vos regards, couvrez-le d’un peu de terre, et ne refusez pas à l’âme de la pauvre orpheline oubliée de tous quelques prières qui seront les seules !
— Je te le promets, ma fille, dit l’hermite : vas-en paix. »