XXII
Le dessein d’Alise causa à Béranger l’une des plus vives douleurs qu’il eût jamais ressentie : mais il n’osa cependant s’y opposer que par quelques timides représentations ; il aurait craint de contrarier les vues du ciel, qui peut-être, comme l’avaient dit les troubadours, destinait sa jeune maîtresse à briller dans les rangs des saints. « L’hermite me l’a conseillé, lui dit Alise. » Cette assurance suffit pour réprimer le zèle du serviteur. Il pleura, mais il facilita de tout son pouvoir l’entreprise de sa jeune maîtresse. Ce fut lui qui choisit la grotte qu’elle devait habiter, et qui parvint par son travail à garantir ce lieu des injures des saisons et des attaques des bêtes fauves. Alise lui dut enfin le peu d’adoucissemens que pouvait comporter le genre de vie qu’elle embrassait. Ensuite, le fidèle serviteur, après de tristes adieux à celle qu’il avait vu naître, s’achemina vers le château de Parthenay. Il était porteur d’un écrit par lequel Alise rendait le seigneur Enguerrand maître de tous les biens qu’elle possédait tant que durerait son absence. L’héritière de Vogué laissait à ses amis l’espoir que sa retraite aurait un terme : mais elle n’en prévoyait d’autre que le tombeau. Le seigneur de Parthenay s’emporta de nouveau contre son fils, au récit de Béranger ; car il craignait, en dépit des assurances d’Alise, que le refus de Roger ne l’eût seul décidée au parti qu’elle venait de prendre. La châtelaine, tout en cherchant à détourner les soupçons de son époux, n’était que trop disposée pour son repos à les partager ! Elle s’informa avec soin auprès de Béranger des circonstances qui avaient précédé la résolution d’Alise, ainsi que du lieu où elle s’était retirée ; mais le fidèle serviteur avait promis un secret inviolable sur toutes ces choses ; et il aurait enduré les plus cruels tourmens, plutôt que de manquer de foi à la fille de son seigneur. Il se contenta de dire qu’Alise accomplissait un vœu, et suivait les instructions d’un saint hermite. Après différentes conjectures, le sire de Parthenay et la châtelaine demeurèrent persuadés, le premier, qu’Alise avait pour but, dans sa pénitence volontaire, d’attirer plus de bénédictions sur son futur hymen ; et la seconde, que la pauvre jeune fille espérait obtenir plus de force pour contracter cet hymen. Mais Gauthier éprouvait de vives inquiétudes : les dispositions de l’héritière de Vogué à son égard ne lui avaient pas tellement échappé, qu’il ne craignît que les expressions ambiguës dont elle se servait ne cachassent un dessein qu’il ne pénétrait point, mais sur lequel il n’était pas tranquille. En conséquence, il déclara qu’il allait se mettre à la recherche d’Alise, et qu’il était résolu de ne prendre aucun repos avant de l’avoir rencontrée, et d’en avoir obtenu une réponse positive sur ses intentions.
Son père ne s’opposant point à ce projet, il partit, après avoir fait auprès de Béranger, afin de connaître la retraite d’Alise, des tentatives aussi infructueuses que l’avaient été celles de la dame de Parthenay. Béranger fut même tenté d’avertir sa maîtresse des desseins du chevalier ; mais, réfléchissant que ses démarches, épiées par Gauthier, pouvaient avoir un résultat opposé à celui qu’il s’en promettait, il s’en remit, du résultat de cette entreprise, à la Providence, qui peut-être employait ce moyen d’arracher plutôt la pénitente à ses austérités. Et il est vrai que Béranger, connaissant seul la retraite d’Alise, pouvait imaginer qu’un miracle était nécessaire pour qu’un autre parvînt à la découvrir sans guide et sans instructions. Au milieu de la chaîne de montagnes dont le mont Saint-Valentin faisait partie, se trouvait un étroit espace de terre enfermé entre des rochers inaccessibles, dont les pointes rapprochées ne laissaient apercevoir le ciel que comme la voûte d’un immense édifice. Au bas, à côté d’un torrent, des arbustes touffus cachaient l’entrée d’une grotte souterraine. C’est là qu’habitait la fille unique du baron de Vogué. Les bûcherons et les pâtres de la forêt déposaient, à l’entrée du chemin à peine pratiquable qui aboutissait à ce lieu, les mets grossiers que leur piété destinait au jeune hermite. Mais le plus souvent Alise se nourrissait des racines et des fruits sauvages qu’elle recueillait autour de son hermitage. Une natte, grossièrement tissue avec les joncs du lac et des feuilles séchées, composaient sa couche. L’eau glacée du torrent remplaçait les bains délicieux préparés autrefois pour elle au château de Vogué. Elle ne se plaignait pas de son sort, elle y trouvait au contraire de la douceur : les cœurs ulcérés en éprouvent à se sentir au dernier degré du délaissement et de la tristesse.
Quelquefois, les yeux fixés sur le firmament, elle s’abandonnait à d’ineffables rêveries, pendant lesquelles elle croyait voir son père au milieu d’un çortége nombreux d’anges et de saints brillans de lumière, lui sourire et l’encourager. Élevant alors toutes ses pensées vers une autre vie, elle s’applaudissait, dans son extase, d’être devenue étrangère à cette terre vile et misérable ! Mais si, après une promenade trop long-tems prolongée, la chute du jour la surprenait assez éloignée de sa grotte pour que les sons de la cloche du couvre-feu sonnée au manoir le plus voisin pussent parvenir jusqu’à son oreille, elle tressaillait ; et, se reportant aux douces heures de son enfance, elle pleurait sur sa vie si tristement et sitôt achevée ! Le bonheur qu’elle supposait être le partage de la comtesse et de Roger venait aussi la fatiguer de son image importune. Elle ignorait, hélas ! combien ce bonheur était troublé, et quelles inquiétudes assiégeaient l’âme des objets de son envie !
fin du premier volume.