‹ L’Hermite du mont Saint-ValentinChapitre 23 sur 36 · XXIII

XXIII

Le jour même où s’était donné le tournois auquel Alise avait assisté, Roger trouva dans son appartement le billet que voici : « Ne vous associez point au crime, jeune homme, si vous ne voulez en partager le châtiment. La coupable Almaïde n’est pas libre de remplacer, par un nouveau choix, son époux infortuné. Trouvez-vous seul demain à la chute du jour vers le tombeau du comte Raymond : là, d’importans secrets vous seront révélés… »

Ce billet était d’une main inconnue ; personne n’avait vu le messager chargé de l’apporter. Roger demeura quelque tems interdit après l’avoir lu. Mais bientôt l’indignation remplaça la surprise dans son âme. Il désira, il est vrai, connaître les accusations dont on pouvait charger la comtesse ; mais ce fut dans l’espoir de punir ses calomniateurs. Cependant, le mystérieux écrit occupait désagréablement sa pensée. Il ne parvint point, quels que fussent ses efforts, à déguiser sa préoccupation pendant les instans qui précédaient celui marqué pour la révélation et plusieurs fois la comtesse jeta sur lui des regards inquiets et scrutateurs. Le moment arrivé, il se rendit à la chapelle où étaient déposés les restes du comte Raymond et de ses ancêtres. À peine connaissait-il ce lieu : ce n’était point là qu’Almaïde, depuis son veuvage, entendait l’office divin, mais dans un oratoire bâti nouvellement à l’autre extrémité du château ; et l’ancienne église n’était guère fréquentée que par quelques vieux serviteurs de la famille de Martigues, que la piété et la reconnaissance amenaient quelquefois prier auprès des tombeaux de leurs maîtres défunts.

Lorsque Roger y entra, la chapelle était entièrement déserte. Une lampe, suspendue à la voûte, jetait une lumière vacillante sur les tombes placées çà et là, et ornées pour la plupart de la statue du guerrier qu’elles renfermaient, et quelquefois de plusieurs figures. Ces marbres, ainsi éclairés, produisaient une illusion imposante. Roger fut quelque tems à s’assurer qu’il était absolument seul. Il s’approcha du monument qu’on lui avait désigné : personne ne se présentait ; mais il remarqua sur la pierre où étaient gravés les noms et les titres du sire de Martigues, des caractères nouvellement tracés. Ces lignes contenaient une accusation terrible contre la comtesse… Il achevait à peine de les lire lorsqu’Almaïde elle-même s’avança vers lui. « Que faites-vous ici ? lui dit-elle. » Il éprouva une surprise qui ressemblait à l’effroi. « Et vous, demanda-t-il à son tour, quel motif peut vous y amener ?

— Ingrat Roger ! reprit la dame, crois-tu pouvoir me dérober le plus léger mouvement de ton âme ! crois-tu que je n’aie pas remarqué ton trouble, ta préoccupation ? J’ai épié tes démarches, je t’ai suivi, inquiète des raisons qui te faisaient abandonner les jeux et les amusemens pour te rendre dans ce lieu, à cette heure… Quelles sont ces raisons ? réponds. »

Roger continuait de fixer les yeux sur les terribles lignes ; la comtesse y porta aussi les siens, et les y tint arrêtés quelques instans : ensuite, levant vers le chevalier sa figure pâle et décomposée : « Je suis innocente ! dit-elle. » Roger la regarda fixément : le soupçon commençait à pénétrer dans son âme.

« Tu m’accuses ! s’écria la dame de Martigues, tu m’accuses, je le vois ! »

Cependant elle se remit bientôt de son trouble ; et, reprenant avec calme : « Il y a ici, dit-elle, une calomnie habilement conduite. Mais vous n’avez pas répondu à ma question. Comment aviez-vous été attiré dans ce lieu ? »

Roger lui donna la lettre qu’il avait reçue le matin.

« On veut nous désunir, dit gravement la comtesse après avoir lu. Mais, en y réfléchissant, l’artifice est grossier ! Je n’ai pas besoin, je pense, de me justifier auprès de vous d’une action atroce. »

Roger demeurait plongé dans une profonde rêverie.

« Cependant, reprit la comtesse, s’il le fallait, si des sermens étaient nécessaires… — Eh bien ! interrompit vivement Roger…

— Eh bien, dit Almaïde, je jurerais, là, sur ce tombeau, que je suis innocente ! »

Elle s’arrêta quelques instans, puis, comme si le calme qui continuait de régner autour d’elle l’eût encouragée, elle reprit avec véhémence : « Oui je suis innocente ! oui, je le jure sur ce tombeau ! Raymond, Raymond ! continua-t-elle dans la plus grande exaltation, Raymond, lève-toi ! viens désigner la main qui t’a frappé, s’il est vrai que tu péris par un crime. »

Un bruit léger se fit entendre dans l’endroit le plus sombre de la chapelle, et l’ombre d’une figure que l’obscurité rendait vague et informe, se dessina sur l’un des piliers ; mais en avançant, la figure devint plus distincte. C’était le chevalier noir qui avait paru le matin au tournois. Roger fit quelques pas à sa rencontre ; mais le chevalier étendant une main, comme pour le repousser, leva de l’autre la visière de son casque en approchant son visage jusque sous les yeux de la comtesse. Elle fit un cri, et Roger eut à peine le tems de s’élancer pour la recevoir évanouie dans ses bras.

Pendant ce tems le chevalier noir disparut.

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