‹ L’Hermite du mont Saint-ValentinChapitre 24 sur 36 · XXIV

XXIV

La comtesse donna, long-tems encore après avoir repris ses sens, des marques de frayeur. Elle promenait autour d’elle des yeux hagards, et frémissait au bruit le plus léger. Bientôt une fièvre brûlante, dont les accès la privaient de l’usage de sa raison, vint faire craindre pour ses jours. Son délire alors glaçait d’effroi tous ceux qui en étaient les témoins. « Fuis, Roger, s’écriait-elle, fuis ! Le spectre menace aussi de t’entraîner dans l’abîme ; laisse-m’y descendre seule.

» Éloigne-toi, éloigne-toi ; le ciel et l’enfer ont parlé. »

Roger, au désespoir, passait les jours et les nuits près du lit de douleur où gissait sa malheureuse amie. Jamais il n’avait mieux senti à quel point elle lui était chère. La crainte de la perdre ne laissait place dans son cœur que pour l’amour ; les regrets, les soupçons en étaient bannis. « Chère Almaïde, lui disait-il, chasse loin de toi ces funèbres images. Le tems, n’en doute pas, découvrira l’imposture dont tu es victime ; mais crois-moi, je ne la maudis que pour ses funestes suites ; car elle n’a pas laissé la plus légère trace dans mon esprit.

— Le tems ! reprenait tristement Almaïde, qui sait ce qu’il prépare ? mais tu m’auras aimée, j’aurai été quelques instans pour toi ce que tu fus pour moi depuis le jour où je te vis jusqu’à celui qui doit m’arracher à cette terre, et qui sans doute n’est pas loin. Je le sens, le souvenir de ton amour peut me faire supporter sans murmure de longues, d’horribles souffrances. »

Roger ne négligeait aucun moyen de distraire la comtesse de ses sombres pensées ; et ses soins n’étaient pas toujours sans effet. Le mal qui consumait Almaïde perdant aussi chaque jour de sa violence, elle sentait diminuer les souffrances de son esprit avec celles de son corps : peu à peu le calme se rétablissait dans son cœur ; les transports de joie que faisait éclater Roger en la voyant renaître à la vie la touchaient, et l’amour lui donnait encore l’espérance du bonheur. Rien d’ailleurs ne rappelait désormais aux deux amans l’événement singulier qui avait eu une si fâcheuse influence sur leur sort. Roger était retourné plusieurs fois à la chapelle, à l’heure où le chevalier noir y avait paru, sans jamais le rencontrer. Les caractères gravés sur la tombe étaient effacés, et Roger perdait l’espoir ainsi que le désir d’éclaircir ce bizarre mystère. Ce qui était arrivé ne se présentait plus à sa mémoire, que comme un rêve pénible, lorsqu’une nouvelle lumière vint frapper son esprit. On lui dit qu’il avait paru près du château, et précisément vers le lieu où était située la chapelle, un chevalier qu’on croyait être Josselin.

« Ah ! s’écria Roger, le lâche Josselin, s’écriait-il, l’inventeur et l’exécuteur de l’odieuse trame ? »

Il fit part de ses soupçons à la comtesse, qui en parut frappée, et qui laissa d’abord éclater une vive satisfaction ; mais le doute et le chagrin ne tardèrent pas à reparaître sur son visage.

« Celui que j’ai vu dans cette terrible nuit n’était pas Josselin, dit-elle avec terreur.

— C’était sa haute stature, reprit Roger, et l’obscurité n’a point dû vous laisser distinguer ses traits.

— Je les ai vus, je les ai reconnus, s’écria la comtesse, toujours plus troublée. »

Roger frémit.

Almaïde, remarquant son émotion, reprit avec calme : « Je pense que le chevalier de la chapelle n’était point Josselin ; cependant je puis me tromper ; mon trouble, l’obscurité ont pu me faire prêter à cet inconnu une forme bizarre, effrayante. Quant aux écrits, Josselin en est l’auteur. Oui, je le crois, ajouta-t-elle d’un air rêveur ; oui, il est capable de cette perfidie. »

Roger jura que Josselin paierait de sa vie son indigne conduite ; il ne fut plus occupé que des moyens de s’assurer de la vérité de ses soupçons ; et, comme c’était principalement aux environs de la chapelle qu’avait été aperçu Josselin, ou celui que l’on prenait pour lui, Roger espérait obtenir des éclaircissemens à ce sujet de l’écuyer du comte Raymond qui habitait, ainsi qu’on l’a dit, la partie du château la plus voisine de ce lieu. Mais les réponses de cet homme furent ce qu’elles avaient été, lorsqu’on l’avait interrogé sur le chevalier noir, courtes, brusques et absolument insignifiantes.

Il était vrai, cependant, qu’un chevalier, que tout annonçait être Josselin, s’était entretenu plusieurs fois en secret avec l’écuyer. Le chevalier dirigeait ensuite ses pas du côté de l’hermitage du mont Saint-Valentin ; et Roger, instruit avec le tems de ces détails, résolut de se rendre aussi auprès de l’hermite, et de chercher à savoir de lui si Josselin l’avait en effet visité, et à quelle occasion.

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