XXV
Lorsque Roger annonça son projet à la comtesse, elle lui déclara qu’elle voulait l’accompagner. Les pratiques de dévotion alors en usage étaient généralement peu observées par la dame de Martigues ; mais elle préférait de beaucoup la fatigue de ce pèlerinage à la solitude de son château pendant l’absence du chevalier. Almaïde ne pouvait plus vivre éloignée de celui qu’elle aimait, et tout était bonheur pour elle en sa présence.
Les préparatifs du voyage furent achevés en peu de tems. La comtesse et Roger, montés sur des chevaux richement enharnachés, marchaient à quelque distance des domestiques dont ils étaient suivis. Roger, redoutant pour sa dame les dangers des chemins difficiles qu’ils parcouraient, descendait souvent de son cheval pour conduire celui d’Almaïde, ou pour la porter elle-même dans ses bras.
On ne cherchait d’autre abri, pour passer la nuit, que des tentes dressées par les domestiques dans le lieu qui semblait le plus agréable. Almaïde s’éveillait aux accens de la voix de Roger qui venait l’avertir qu’il était l’heure de se remettre en marche. Les jours employés à ce voyage parurent à la dame de Martigues un continuel enchantement ! Qu’il était différent en effet de celui qu’avait fait peu de tems auparavant dans ces mêmes lieux la triste héritière de Vogué ! Roger aida seul la dame de Martigues à gravir le rocher au milieu duquel se trouvait la grotte de l’hermite. Il n’y était pas : les deux pèlerins s’assirent pour attendre son retour ; et, tout en se reposant, ils examinaient les sombres objets dont ils se trouvaient entourés, ce Christ grossièrement sculpté par une main inhabile, et que son imperfection rendait d’un aspect plus affligeant encore, la pierre creusée en forme de tombeau qui servait de lit au solitaire.
« Quelle triste demeure ! s’écria la comtesse. — Il est vrai, reprit Roger ; mais Almaïde, avec toi, elle me semblerait un séjour enchanté ! Cette pierre, si j’y reposais à tes côtés, serait pour moi préférable aux tapis d’Orient. Ô ma bien aimée ! ne penses-tu pas que l’amour seul doit être compté pour quelque chose ? Qu’est-ce en effet que la vie sans amour ? Et que serait la mienne, si je venais à perdre le tien ? »
La comtesse fixait sur lui ses yeux humides de douces larmes. Tout-à-coup la grotte retentit de ces mots : « Loin d’ici, profanes ! loin d’ici ! osez-vous bien, jusqu’en présence de ces monumens de la pénitence, faire entendre le langage de vos passions insensées ! Le ciel le réprouve cet amour dont vous vous enivrez. Attendez-vous que sa foudre vous sépare ? » Pâle, immobile, Almaïde semblait fixée à sa place par un pouvoir magique. Mais comme elle vit Roger se diriger vers l’endroit d’où la voix était partie, elle s’élança au-devant de ses pas en le retenant. Tous ses membres étaient agités d’un tremblement convulsif, ses dents s’entrechoquaient fortement.
« Viens, dit-elle, viens, sortons de cet horrible lieu. » Elle l’entraînait avec force, en fixant au loin ses regards, comme si elle eût craint de rencontrer autour d’elle un objet dont il lui eût été impossible de supporter la vue.
— Ah ! s’écria-t-elle après quelques instans d’une marche rapide, je ne puis endurer plus long-tems de pareilles scènes ! je mourrai s’il faut qu’elles se renouvellent. »
Roger était de nouveau triste et soucieux.
« Ma chère amie, dit-il, vous attachez trop d’importance aux discours d’un cénobite atrabilaire, aux yeux duquel toutes les passions humaines sont des crimes. L’innocence devrait-elle connaître de semblables terreurs ? »
La comtesse leva brusquement la tête, et le regarda fixément. « Que signifient ces paroles, dit-elle, voulez-vous m’éprouver ? » Sa figure dans cet instant avait une expression inconcevable. Roger, de plus en plus interdit, attachait sur elle des regards étonnés.
« Vous dites, continua la comtesse, un cénobite atrabilaire : comment savez-vous que c’était l’hermite qui parlait ?
— Quel autre que lui pouvait se trouver dans ce lieu, et prononcer de semblables discours. Mais il serait facile de s’en assurer : la grotte n’est pas loin, et si vous vouliez m’attendre ici quelques instans…
— Que je reste seule ! s’écria la comtesse ! Seule ici ! ô Dieu ! non, non ! désormais, Roger, tu ne me quitteras plus. Ta destinée est irrévocablement liée à celle d’Almaïde. Il faut que ta présence me donne la force de supporter les maux qu’elle attire sur ma tête ; car, avant de vivre auprès de toi, je n’étais pas en proie à tant d’horreurs ! Je ne m’en plains pas cependant ; tant que je te verrai, tant que je serai sûre de ta foi, je serai heureuse, aussi heureuse que je souhaite de l’être. Reste avec moi ! ne me quitte jamais ! attendons ensemble cette foudre dont il nous menace, et qu’elle ne nous sépare pas. Pourrais-tu donc regretter d’en être frappé aux côtés d’Almaïde ? »
Roger, inquiet et troublé plus qu’il n’osait l’exprimer, tremblait de voir la comtesse retomber de nouveau dans son effrayant délire. Il l’engagea avec douceur à s’éloigner d’un lieu dont l’aspect semblait lui être pénible. Elle ne fit aucune objection, et s’appuyant sur le bras du chevalier, ils rejoignirent en silence leur suite qui les attendait à quelque distance de là.