XXVI
Il en avait coûté beaucoup à Roger de quitter les environs de l’hermitage sans avoir entretenu le solitaire. La curiosité qu’il éprouvait de le connaître s’était encore augmentée par la scène de la grotte : il ne pouvait pas exprimer son désir à la comtesse sans risquer de la replonger dans l’état violent où il l’avait vue ; car le moindre propos qui eût rapport à l’hermite la faisait frissonner d’horreur, et, comme elle paraissait inquiète dès que Roger la quittait un seul instant, il se décida à regagner avec elle le château de Martigues, et sans parler davantage du sujet qui le leur avait fait abandonner. Mais il se promit bien de revenir à l’hermitage dès qu’il aurait établi la comtesse chez elle, et qu’il la verrait plus calme. En effet, peu de jours après son retour, et sans en prévenir la dame de Martigues, qui s’y serait opposée, il se mit de nouveau en route pour le mont Saint-Valentin, suivi seulement de son écuyer.
Il se croyait certain d’y arriver facilement, et pendant plus d’un jour il marcha avec assurance, imaginant toujours suivre les chemins qu’il avait suivis à son premier voyage ; mais il se trompait : et, vers la fin de la seconde journée, il ne reconnut plus aucun des objets qui l’entouraient. Il était tard ; la fatigue se faisait sentir aux voyageurs, qui souvent étaient contraints d’abandonner leurs montures pour s’enfoncer dans les broussailles ou gravir des pointes de rocs d’où ils pouvaient étendre plus loin leurs regards, afin de découvrir quelqu’un qui leur enseignât le chemin qu’ils devaient suivre ; mais personne ne paraissait, et ils commençaient à craindre de ne pouvoir que difficilement sortir de l’embarras où ils étaient, lorsqu’un homme, marchant avec précaution, sortit d’une épaisse forêt de mélèzes, et parut diriger vers eux ses pas. Ils se hâtèrent d’aller à sa rencontre, croyant voir en lui leur libérateur ; mais l’étranger, au lieu de leur répondre, fit un signal auquel accoururent cinq de ses compagnons qui se précipitèrent ainsi que lui sur les deux voyageurs, et les assaillirent à coups de poignards et d’autres armes. Le courage et le sang-froid du chevalier lui servirent à repousser vigoureusement cette brusque attaque. Il s’adossa à un arbre, et fit long-tems face aux bandits, dont deux avaient déjà mordu la poussière ; mais son écuyer, qui le secondait vaillamment, tomba mort à ses côtés : lui-même, atteint de plusieurs coups, allait peut-être succomber, lorsqu’un hermite, dont la retraite était peu éloignée de ce lieu, accourut en poussant des cris. D’une main faible, mais exercée, il saisit l’épée du malheureux écuyer, et la dirigea contre les assassins ; ce secours sauva Roger : les brigands, déjà interdits par l’apparition du solitaire, demeurèrent frappés de stupeur lorsque le capuchon dont sa tête était couverte étant tombé, un visage éclatant de jeunesse et de grâces s’offrit à leurs regards : ils crurent, en apercevant ces yeux d’azur, ce front où respiraient la douceur et la majesté, et qu’ombrageaient des boucles de cheveux semblables à un tissu d’or et de soie, voir une intelligence céleste armée contre eux. Tous ceux qu’avait épargné le fer prirent la fuite, en s’écriant : « Que l’ange protecteur du chevalier combattait à côté de lui ! »
Roger, affaibli par la perte de son sang, pouvait à peine se soutenir, quoique ses blessures ne fussent pas dangereuses. Il ne voulut pas cependant recevoir aucun secours avant qu’on eût essayé d’en donner à son écuyer ; mais ils lui étaient désormais inutiles.
« Paix à son âme, dit gravement le jeune cénobite en faisant sur le corps inanimé le signe de la rédemption des hommes ! il est mort fidèle à ses devoirs, en combattant pour son seigneur ; Dieu l’accueillera dans sa miséricorde. »
Cette voix semblait ne pas frapper pour la première fois l’oreille de Roger. Il ne voyait plus les traits du solitaire qui avait soigneusement remis sur sa tête le capuchon qui les cachait ordinairement. Mais il avait eu le tems de remarquer que l’hermite était beau et dans la fleur de la jeunesse. Il prodigua au chevalier tous les secours qui étaient en son pouvoir : il pansa ses blessures, et chercha par mille soins à diminuer ses souffrances. Ensuite il lui demanda où il comptait aller.
« Hélas ! dit Roger, mes forces épuisées sont insuffisantes pour me soutenir jusqu’au lieu où je pourrais trouver un asile sûr ; et, si votre retraite à vous-même n’était pas à une grande distance, je vous conjurerais, au nom de cette générosité qui vous porte à secourir un inconnu avec tant de zèle, de m’y recevoir pendant quelques jours. Le solitaire tressaillit ; puis, après avoir réfléchi assez long-tems : « Venez, dit-il, il est probable qu’en cheminant plus long-tems dans ces déserts vous vous exposeriez à retomber aux mains de vos assassins : le ciel, sans doute, se sert de moi pour vous sauver, et c’est sa volonté que j’exécute ; venez. »
Ils se mirent en marche ; et Roger, soutenu bien plus par son courage que par les forces de son corps, parvint avec de grandes peines à gagner la grotte du jeune hermite.
« C’est là votre demeure, lui dit-il en y entrant : pauvre enfant ! il faut que le désir de votre salut soit bien vif dans votre âme pour vous avoir fait embrasser de telles austérités, à votre âge ! »
Le solitaire baissa la tête avec un peu de confusion.
« Peut-être, continua Roger, ce motif n’est-il pas le seul qui vous ait déterminé ?… Peut-être des chagrins, un amour trompé ?…
— Des chagrins, répéta l’hermite ! » et il se mit à préparer en silence ce qui était nécessaire à la réception de son hôte. Il adoucit pour lui sa propre couche avec quelques morceaux d’étoffe grossière : il choisit les simples qui pouvaient cicatriser plus tôt les plaies du malade ; et, après l’avoir associé à son frugal repas et recommandé à tous les anges de Dieu, il le quitta, et vint s’établir sous un petit abri qu’il avait pratiqué à l’entrée de sa grotte, et qui lui servait souvent de lit pendant les belles nuits d’été.