‹ L’Hermite du mont Saint-ValentinChapitre 27 sur 36 · XXVII

XXVII

Le jeune anachorète n’était autre que la fille du baron de Vogué. D’après les avis de Béranger, elle avait continué à porter des habits qui déguisaient son sexe, quoiqu’elle ne partageât aucune des craintes du bon serviteur. Sa pauvreté l’empêchait, à ce qu’elle pensait, d’être exposée aux entreprises des malfaiteurs. D’ailleurs, les brigands les plus déterminés respectaient alors les personnes vouées à Dieu, et auraient redouté de leur faire aucun mal. Mais ce qui surtout rassurait Alise, c’était le don de la mère de Roger, cette précieuse relique, dont la possession préservait de tout malheur. Elle la portait sans cesse avec elle, et ne craignait pas de s’avancer quelquefois très-avant dans la forêt. Dans une de ses courses, tandis qu’elle se reposait à l’abri d’un énorme hêtre qui la cachait aux regards, elle entendit parler à côté d’elle et prononcer mystérieusement les noms de Roger et du sire de Crécy. Elle prêta l’oreille avec attention, et parvint à s’assurer que les jours de Roger étaient menacés. Des brigands soudoyés épiaient toutes ses démarches, et n’attendaient que l’instant favorable pour exécuter leurs odieux desseins.

Alise avait entendu tout leur entretien ; quoique vivement effrayée à la découverte de ce mystère, elle ne perdit pas le tems en vaines réflexions. Il s’agissait de sauver Roger, et elle n’en voyait qu’un moyen : c’était de l’avertir du complot formé contre lui, et de lui faire tenir le précieux talisman qui l’avait protégée elle-même. Ce sacrifice, loin de coûter à la jeune baronne, était un bonheur pour son âme généreuse : elle jouissait avec délice de l’idée que Roger devrait aussi la vie à son dévouement, et elle n’éprouvait qu’une crainte, celle de ne pas réussir dans son entreprise. La pensée que peut-être l’avertissement arriverait trop tard, arrêtait vers son cœur son sang glacé. Ses jambes tremblantes, refusant alors de seconder son impatience, elle était forcée de suspendre sa rapide course : car, n’ayant personne à qui confier l’importante commission, c’était elle qui, à travers les sentiers déserts, qu’elle avait appris à connaître, portait au château de Martigues la relique miraculeuse, enveloppée dans un morceau d’étoffe sur lequel étaient écrits ces mots :

« Que le chevalier Roger se garde des assassins ; il y en a d’armés contre ses jours. On les croit retirés dans la forêt avoisinant l’hermitage de Saint-Valentin. Un ami envoie au chevalier cette relique pour le préserver de tout accident. Qu’il la porte, en reconnaissance du soin qu’on prend de le sauver. »

Alise espérait rencontrer aux environs de Martigues quelqu’un qui se chargerait de remettre à Roger le don qu’elle lui destinait : c’est ce qui arriva en effet. Mais le chevalier venait de quitter le château lorsque le message y fut apporté, et c’est la comtesse qui le reçut. Comme le départ de Roger avait été exécuté avec mystère, le serviteur auquel Alise s’adressa n’en était point encore instruit, et ce fut de bonne foi qu’il répondit à la jeune baronne du succès de sa commission. Alise revenait dans cette confiance, quand elle fit la rencontre du chevalier et de ses assassins. Les chevaux des deux voyageurs, qu’elle avait trouvés à quelque distance, avaient déjà excité en elle une vague inquiétude. Son esprit, occupé d’un seul objet, y rapportait chacune des circonstances qui la frappaient ; et, lorsque le bruit du combat se fit entendre à elle, un pressentiment, rapide comme l’éclair, la porta à voler vers le lieu d’où partait le bruit effrayant, tandis qu’en toute autre occasion, la timidité naturelle à son sexe l’eût fait fuir épouvantée. Mais qui pourrait exprimer la foule de sentimens et de pensées qui l’occupèrent en se trouvant, pour compagnon unique dans sa solitude, ce Roger auquel elle avait fait en son âme de si longs et si tristes adieux ! Sans la certitude qu’elle remplissait auprès de lui les intentions de la Providence, elle se serait reproché le bonheur qu’elle goûtait, tant il lui semblait grand ! Le matin, en s’éveillant, la pensée que Roger était près d’elle, qu’elle allait le voir, se présentait à travers les douces vapeurs de son léger sommeil. Elle avait déjà recueilli les herbes nécessaires à la guérison du chevalier, préparé, de manière à le rendre plus délicat, le mets simple qu’elle pouvait lui offrir. Il était enfin depuis plusieurs heures l’objet unique de ses occupations, lorsqu’elle se présentait à ses regards, et qu’elle entendait les expressions affectueuses et reconnaissantes avec lesquelles il l’accueillait toujours. « Mon cher hôte, lui disait Roger, votre présence est un baume pour l’âme, comme vos remèdes en sont un pour le corps. Jamais je n’éprouvai une paix aussi profonde, un calme plus doux : je suis heureux, et sans doute je regretterai souvent au milieu du monde la tranquillité du désert et la société de mon aimable ami. Que peut-il offrir en effet, ce monde, qui vaille le repos et l’amitié ?

— L’amitié ne suffit pas toujours, reprenait Alise d’une voix tremblante.

— Hélas ! il est trop vrai ! disait Roger. »

Un long silence succédait à ces conversations.

Alise réfléchissait avec amertume au peu de pouvoir qu’aurait ce froid sentiment qu’il nommait amitié, pour remplacer l’amour dont son cœur brûlait ; tandis que Roger, en se retraçant ce qu’il avait souffert depuis qu’il aimait, ses doutes, ses inquiétudes, les reproches de son père, les scènes violentes du château de Martigues, trouvait que l’amour promettait plus de bonheur qu’il n’en donnait véritablement ; et cette amitié douce et tendre qu’il sentait naître en lui pour son jeune libérateur, lui semblait de beaucoup préférable au trouble des passions. Il eût, au reste, difficilement expliqué la nature de son attachement pour l’hermite. Le dévouement, les soins assidus de ce jeune homme le touchaient profondément, et exaltait sa reconnaissance au plus haut degré : avec cela l’hermite était doux et aimable, sa conversation était pleine de charmes, et le mystère dont il s’entourait, la briéveté de ses discours, dès qu’il était question de ce qui le concernait, sa profonde mélancolie, tout en lui excitait vivement l’intérêt et la curiosité de Roger. Il était certain que sa naissance était illustre : sa beauté, sa jeunesse n’étaient pas non plus des choses douteuses ; mais d’où venait son affectation à dérober sa figure aux regards. Cette circonstance n’était pas une de celles qui occupaient le moins l’imagination du chevalier, et quelquefois les soupçons les plus singuliers naissaient dans son esprit. L’hermite ne parvenait pas tellement à voiler ses traits, qu’on n’aperçût souvent les contours gracieux d’un menton poli comme l’ivoire ; des mains et des pieds trop délicats pour les violens exercices des guerriers, et cette voix si douce, si sonore… Il faut, pensait Roger, que le damoiseau soit d’une jeunesse extrême ; mais alors, comment a-t-il pu acquérir déjà tant de savoir ? la demoiselle la mieux née et la plus instruite ne connaît pas aussi bien la vertu des plantes et l’art de guérir les blessures.

Ces réflexions l’occupaient souvent des nuits entières, et, plus que ses souffrances, elles contribuaient à chasser le sommeil de sa couche. Puis, lorsque Alise reparaissait à ses regards, il l’examinait avec plus d’attention encore. Mais elle, de son côté, en mettait aussi davantage à se cacher. « Bel enfant, lui dit-il un jour qu’il avait été occupé de ces idées plus long-tems que de coutume, votre famille a dû vivement s’affliger du parti que vous avez embrassé !

— Je n’ai point de famille, répondit Alise.

— Point de famille, répéta Roger ; plus de mère.

— Plus de mère, plus d’amis, reprit tristement Alise. »

Roger porta alors à ses lèvres la main d’Alise qu’il pressait dans les siennes ; non plus avec l’émotion qu’avaient excité ses doutes quelques instans auparavant, mais avec ce respect et cette affection que trouve toujours l’infortune dans les cœurs généreux et tendres.

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