‹ L’Hermite du mont Saint-ValentinChapitre 28 sur 36 · XXVIII

XXVIII

Plus d’une semaine s’était écoulée depuis que Roger habitait la grotte solitaire dont sa présence avait fait un palais pour la tendre Alise : mais le moment qui devait l’en éloigner, ce moment, dont Alise avait toujours repoussé la pensée arriva enfin.

Roger se trouvait assez avancé dans sa guérison pour songer à retourner auprès de ses amis. Il allait partir ; Alise s’était retirée à l’écart pour se livrer en liberté à sa douleur. C’est alors qu’elle expia par d’amères souffrances les douces heures qui venaient de s’écouler !

« Voilà donc, pensait-elle, ce qui reste des joies fugitives de cette terre ? le désert plus triste qu’il n’était et des regrets plus insupportables ! Cet adieu est le dernier ! je ne dois plus espérer que le hasard nous réunisse encore une fois en ce monde ; je ne dois pas même le souhaiter. Il va serrer les nœuds qui doivent assurer son bonheur, et voudrais-je le revoir ensuite ? Non. Qu’après cet hymen abhorré, je ne sois jamais offerte à ses regards qu’ensevelie dans cette fosse que creusent ici mes mains. »

Pendant les premiers instans de sa pénitence, elle avait commencé à creuser elle-même la tombe qui devait la recevoir. Mais cette triste occupation fut abandonnée le jour où Roger vint partager la retraite de la recluse. L’approche de son départ la fit reprendre avec plus d’ardeur. « Si jamais il revient dans ce lieu, se disait la triste baronne, mon nom, gravé sur le roc, lui apprendra quel était l’ami qui lui donna ses soins. Il pourra reconnaître dans ce corps, gissant au tombeau, l’infortunée qu’il avait repoussée loin de lui ! peut-être alors une larme coulera de ses yeux. Mais son épouse sera là pour l’essuyer ; ou plutôt il ne reviendra jamais dans ce triste désert, que la pompe du château de Martigues aura bientôt fait oublier ; et l’amour de la belle comtesse ne laissera pas non plus subsister long-tems dans son cœur la bienveillance que peut-être je lui inspirai. Dieu miséricordieux ! sauvez du désespoir la pauvre créature trop faible pour tant d’épreuves ! »

Elle tomba épuisée sur la terre. Roger, qui la cherchait pour prendre congé d’elle, la trouva dans cet état, pâle, égarée, les yeux rougis de larmes. Elle se leva brusquement dès qu’elle entendit ses pas, et Roger, prenant sa main avec amitié, la fit asseoir, et s’assit à côté d’elle.

« Mon cher ami, dit-il tendrement, dois-je attribuer cette vive douleur à mon départ, ou de nouveaux chagrins sont-ils venus fondre sur vous ? Daignez avoir un peu de confiance en mon amitié. Une curiosité indiscrète ne dicte pas mes demandes, vous devez le croire. » Alise tâchait de recouvrer un peu de calme pour répondre.

« Cher enfant, continua Roger, nous pourrions ne nous quitter jamais : venez avec moi, soyez mon frère.

— Le château de Martigues a assez d’habitans, dit Alise avec un sourire amer.

— Ah ! vous y seriez reçu comme un ami bien cher !

— Je dois, je veux mourir ici, reprit-elle.

— Si c’est un vœu qui vous y retient, on peut vous en relever.

— Je dois, je veux mourir ici, répéta la jeune baronne en fixant un sombre regard sur sa tombe.

— Jeune homme, reprit plus gravement Roger, votre vie peut encore être longue : vous vous livrez à tort au désespoir s’il vous reste quelques chances de bonheur. Ouvrez-moi votre cœur : qu’un mot de votre bouche me prouve que vous ne voyez pas en moi l’étranger le plus indifférent. Je partirai donc sans avoir appris votre nom, seulement le lieu de votre naissance.

— Mon père était vassal du baron de Vogué, dit Alise.

— Noble et digne seigneur ! s’écria Roger ; sa mémoire me sera sacrée tant qu’un souffle de vie m’animera ! »

Alise sentit ses larmes couler plus doucement.

« Mais, continua Roger, à la mort de votre père, vous dûtes en retrouver un dans le sire de Vogué ? Son usage n’était pas d’abandonner l’orphelin de son vassal, même celui de l’étranger !

— Le sire de Vogué n’a pas survécu à mon père, dit Alise en baissant les yeux.

— Et sa fille, répliqua Roger ? Sa fille aussi était bonne et généreuse ; elle eût été votre appui.

— Sa fille a quitté le château de Vogué.

— Je le sais, mais elle doit y revenir : un chevalier a la promesse de sa main.

— Elle n’y retournera jamais ! s’écria Alise, et le chevalier dont vous parlez ne tardera pas à apprendre qu’il doit choisir une autre épouse. »

Elle s’arrêta interdite. Roger parut éprouver un étonnement impossible à exprimer.

« Vous semblez être singulièrement instruit de ce qui touche cette dame ? dit-il. »

Alise continuait de garder le silence, agitée et tremblante comme un criminel.

« Je n’oserais jamais, reprit Roger à demi-voix, exprimer les doutes qui naissent dans mon esprit !

— Eh bien ! oui, s’écria Alise, je ne le cacherai plus, vous voyez la fille du baron de Vogué !

— Ah ! Madame, dit Roger, si j’en crois la renommée, votre innocente vie n’avait pas besoin de semblables expiations !

— J’ai suivi ma volonté, seigneur ; la mort de mon père m’avait rendu le monde odieux.

— Sans doute, nulle affection ne pouvait remplacer celle-là dans votre cœur : mais, à défaut de l’amour, la générosité et la pitié devaient s’y faire entendre. Vos vassaux perdront beaucoup à ne plus vous avoir pour dame ; et, si j’ose rappeler ici l’intérêt de ma famille, quel ne sera pas le chagrin de mon père, en voyant la fille de son frère d’armes ensevelie ainsi à la fleur de ses ans ! celui de ma mère, à qui vous êtes si chère ! Je ne parle pas de moi, qui à peine ai le bonheur de vous connaître… Cependant, belle Alise, croyez que je sens vivement ce que doivent éprouver de regrets ceux qui vous perdent ! Mon pauvre frère, quel doux espoir va lui être enlevé ! »

Alise retira sa main qui se trouvait pressée dans celle de Roger, et l’assura froidement qu’il prenait trop de souci, et que sa perte ne serait insupportable à personne. Roger se trouvait assez embarrassé de sa situation auprès d’Alise. Les procédés qu’il avait eus à son égard lui semblaient si peu d’accord avec l’admiration qu’elle lui inspirait alors, qu’il craignait de manifester cette admiration, cependant bien réelle !

« Au reste, pensait-il, elle ne peut pas s’offenser du refus que j’ai fait de sa main, puisque je ne la connaissais pas. Non certes, je ne la connaissais pas. L’enfant que j’avais vue donnait-elle l’idée de la demoiselle de Vogué d’à présent ! Et lors même que je l’aurais connue, elle aurait dû supposer à ce refus des motifs particuliers, et ne pas s’en offenser encore ; car elle ne saurait, je pense, imaginer qu’on puisse ressentir de l’éloignement pour sa personne ! Elle n’a conservé nulle inimitié contre moi. Ne m’a-t-elle pas traité comme un frère ? Ah ! son âme est bien au-dessus de ces puériles vanités qu’un rien blesse ! »

Néanmoins, il ne savait par quels propos renouer l’entretien qui, depuis quelques instans, avait entièrement cessé entre Alise et lui. Tous deux demeuraient silencieux et pensifs. Roger semblait avoir oublié son projet de partir, et Alise ne le lui rappelait pas. Un événement auquel ils étaient loin de s’attendre les tira de leur rêverie. La comtesse s’avança auprès d’eux, suivie de plusieurs de ses gens. La joie qu’elle témoigna en revoyant Roger parut être altérée par un regard qu’elle jeta sur Alise, dont la figure en ce moment se trouvait à découvert.

« Oui, dit Roger, répondant à l’exclamation de la comtesse, oui, je vis, je respire, et voilà la personne à qui je le dois. » Il expliqua ensuite ce qui lui était arrivé, et les obligations qu’il avait à Alise.

« Je conçois, dit la comtesse, que la reconnaissance soit très-facile envers un semblable libérateur. » Alise regarda la dame avec calme et dignité, et lui offrit gracieusement, ainsi qu’à sa suite, le peu que pouvait fournir son modeste hermitage.

« Je voudrais partir sur-le-champ, dit la comtesse, afin de me trouver avant la nuit hors des chemins difficiles qui aboutissent à ce lieu. Mais ma résolution ne doit point influencer celle du seigneur Roger. À présent que ses amis le savent en sûreté, ils attendront son retour avec moins d’impatience. »

Roger assura la dame que son intention était de quitter l’hermitage le jour même, et qu’il prenait congé de son hôte lorsqu’elle était arrivée.

« En ce cas, partons, dit la comtesse ; adieu, mon frère, priez pour ceux qui n’ont pas su, comme vous, trouver de bonne heure un abri contre les orages de la vie. »

Alise répondit par une profonde inclination, et Roger lui ayant demandé la permission de la revoir, un signe fut encore toute sa réponse. Elle sentait qu’un seul mot prononcé dans cet instant eût fait couler avec abondance les larmes dont son cœur était oppressé. Cependant, sa douleur n’était point aigrie par ce qu’elle venait de voir. Roger lui avait paru éprouver autant de surprise que de joie en apercevant la comtesse. Celle-ci témoignait de l’inquiétude, et sa beauté, altérée par la fatigue et le chagrin, était loin de paraître alors avec cet éclat qui éblouit Alise à leur première rencontre. Elle pouvait donc paraître sans honte à côté de la dame de Martigues, peut-être même lui être comparée. « Au reste, que m’importe, répétait la douce recluse, tout n’est-il pas fini pour moi ! et que dois-je demander au ciel désormais, sinon que le choix qu’il a fait le rende heureux ? »

Tout en faisant ces réflexions, l’héritière de Vogué se trouvait moins à plaindre que lorsqu’il ne s’élevait dans son esprit aucun doute sur ce bonheur. Ah ! jeunes et tendres cœurs ! qui pourra jamais dire tout ce que vous renfermez de secrets et de contradictions !

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