‹ L’Hermite du mont Saint-ValentinChapitre 29 sur 36 · XXIX

XXIX

Les doutes, les inquiètes jalousies qui avaient tourmenté Alise, sa belle rivale commençait à les ressentir. La rencontre de la jeune baronne était pour la dame de Martigues une source de conjectures insupportables. Elle avait sans cesse présente à la pensée, cette figure charmante, cette voix si mélodieuse ! « Je ne sais qu’imaginer au sujet de cet hermite, dit-elle, après avoir marché assez long-tems avec Roger sans proférer un mot. Ses traits ne vous semblent-ils pas, comme à moi, bien délicats pour appartenir à un homme ? » Roger balbutia quelques paroles sans suite. La comtesse lui jeta un regard défiant. Ne se croyant point le droit de révéler un secret qui n’était pas le sien, Roger attendait pour s’expliquer sur ce qui regardait Alise, qu’il l’eût revue et qu’elle lui eût déclaré ses intentions à cet égard. Mais dissimuler la vérité était un art fort étranger au chevalier, et son embarras, chaque fois qu’il était question du solitaire, eût suffi pour éveiller les soupçons de la dame de Martigues, si déjà elle n’en avait eu. Mais elle en ressentait de très-violens, et chacune de ses réflexions les augmentait. La mystérieuse disparition de Roger, l’avis non moins singulier qui était arrivé pour lui peu après son départ du château, toutes ces circonstances étaient autant de sujets d’alarmes pour la dame de Martigues. Roger, qui ignorait la démarche d’Alise, ne s’informait point du résultat qu’elle avait eue : et ce silence paraissait à la comtesse une nouvelle preuve que ses craintes étaient fondées. « Je pense, continua-t-elle, que vous devez aussi à la sollicitude de votre ami le message qui fut remis dans mes mains le jour de votre départ ?

— Quel message ?

— Un écrit par lequel on vous avertissait que des brigands cachés dans la forêt en voulaient à vos jours : c’est d’après cela qu’ont été dirigées nos recherches pour vous découvrir. Mais quelque fût le zèle de mes gens, ces recherches n’auraient eu aucun succès, si, guidée par l’amour et le désespoir, je n’eusse aussi à travers mille dangers essayé de découvrir vos traces. »

Roger baisa tendrement la main de la dame, et lui exprima sa reconnaissance dans les termes les plus passionnés.

Almaïde détourna son visage en essuyant furtivement une larme ; ensuite elle reprit son entretien.

« À l’écrit dont je parle, dit-elle, était joint un bijou, sans doute bien précieux. Le voilà. » Roger reconnut sur-le-champ la relique qu’il avait autrefois donnée à sa mère, et il le dit à la comtesse.

« Il faut, reprit Almaïde, que la dame de Parthenay ait disposé de ce don en faveur de quelqu’un, car ce n’est pas elle qui vous le renverrait avec tant de mystère.

— Je ne le pense pas, dit Roger ; cependant cette tendre mère aurait difficilement consenti à sacrifier un don de ma main ! à moins que… » Une idée rapide se présenta à son esprit et le fit rougir.

« Achevez, dit la comtesse.

— Non, reprit-il, je ne sache pas que ma mère ait pu disposer de ce bijou en faveur de qui que ce soit.

— Vous me trompez, répliqua la dame de Martigues : vous aviez un doute que vous n’avez pas voulu manifester

— Eh bien ! dit Roger, il est vrai ; l’idée que ma mère avait pu donner ce précieux talisman à la demoiselle de Vogué s’est présentée à mon esprit : mais, en y réfléchissant, je la rejette.

— À la demoiselle de Vogué, répéta la comtesse ; mais, oui, cette idée me semble assez naturelle, et je ne vois pas pourquoi vous la rejeteriez ? »

Elle le regardait d’un air soupçonneux. Roger demeurait inquiet et silencieux.

« Chevalier, reprit la comtesse, je vous somme, au nom de l’honneur, de répondre la vérité à ma question : connaissez-vous l’hermite qui vous a donné asile ?

— Oui, Madame, répondit Roger.

— Vous le connaissez !

— Oui, Madame, il m’a avoué son nom au moment où j’allais le quitter.

— Et sans doute aussi son sexe, dit ironiquement la comtesse. »

Roger ne répondit pas.

« Et le secret de ce nom, reprit la dame, ne saurait m’être révélé.

— Madame, je ne doute point que l’hermite ne m’en donne la permission à notre première entrevue, mais jusque-là, je croirais manquer à la loyauté en disposant d’un secret qui n’est pas le mien.

— Il suffit, seigneur, reprit la comtesse ». En cet instant, ils arrivaient au château.

Roger se retira dans son appartement pour recevoir les soins nécessaires à sa blessure.

« Pleure, malheureuse Almaïde, s’écria la comtesse lorsqu’elle fut seule et livrée à ses réflexions.

» Pleure, sur la honteuse faiblesse qui te rend le jouet des caprices d’un ingrat ! il me trompe : je l’ai vu. J’éclaircirai ce mystère odieux ! Mais quels doutes peuvent me rester ? N’ai-je pas reconnu sous ce déguisement, qui au reste ne m’a point abusée un seul instant, n’ai-je pas reconnu, dis-je, la rivale qu’il me préfère ? Une rivale ! à moi ! jamais. Si je ne suffis pas à son bonheur, si une seule pensée de son cœur s’envole vers une autre qu’Almaïde, tout est fini. Il m’apprendra son nom dès qu’elle le lui aura permis ! Et je devrais me contenter d’une telle condescendance ! Enfans présomptueux et imprudens ! espéreriez-vous me braver ? Je puis vous séparer : rendre longue cette séparation… Malheureuse ! en serais-tu plus aimée parce qu’il pleurerait la perte de celle qu’il aime ? Les passions haineuses satisfaites laissent-elles donc tant de douceur après elles ! Ah ! j’aurais dû fermer à toutes mon misérable cœur ! Toutes m’ont déçue ! Roger, Roger ! et ton amour aussi devait être une source de tourmens ! » Voilà à quelles amères pensées se livrait la comtesse, mais elle ne les avouait point à Roger qui, ne sachant à quoi attribuer le changement qu’il remarquait en elle, s’en trouvait plus fatigué que touché. Il commençait à comparer en secret au caractère violent et emporté de la dame de Martigues, à ses impétueuses passions, la douce résignation d’Alise, et le calme de son âme angélique. Et plus d’une fois, lorsque l’humeur sombre de la comtesse répandait sur tout ce qui l’entourait un nuage de tristesse et d’ennui, il regretta la paix de la grotte solitaire. Dès que ses blessures entièrement rétablies lui permirent d’exécuter sa résolution de retourner à l’hermitage, il l’annonça, non sans quelque embarras, à la dame de Martigues, qui ne fit aucune objection. Mais, comme il était sur le point de partir, il reçut une visite qui retarda son voyage. Gauthier s’était mis, ainsi qu’on l’a vu, à la recherche de l’héritière de Vogué. Après avoir pris d’inutiles informations dans les châteaux et monastères du voisinage, il s’était décidé à se rendre à l’hermitage de Saint-Valentin, où d’abord il avait dédaigné d’aller, imaginant qu’Alise avait feint de diriger ses pas de ce côté pour mieux tromper ceux qui seraient tentés de suivre ses traces ; mais il n’avait eu aucune réponse satisfaisante de l’hermite,

« Vous l’avez vu ? demanda la comtesse, avec émotion.

— Oui, Madame ; mais si mon voyage ne m’eût procuré l’occasion de vous saluer et d’embrasser mon frère, je regretterais de l’avoir entrepris. Cet hermite ne m’a pas même donné le tems d’expliquer le sujet de ma visite. À peine avais-je commencé à lui parler, qu’il m’a quitté, en me disant avec colère :

« De quel droit les enfans du siècle viennent-ils sans cesse me troubler ? Je ne sais rien de ce qui les concerne : je suis mort pour eux.

— Il paraît, dit Roger, que tous les pèlerinages au mont Saint-Valentin ont des résultats plus ou moins bizarres. Moi-même et madame, nous pourrions en fournir une preuve.

— Laissons cela, laissons cela, interrompit vivement la comtesse. »

Roger n’insista pas davantage sur ce sujet, et demanda à son frère quel était son but, en cherchant avec tant de persévérance à découvrir la demoiselle de Vogué ?

« Eh mais, dit Gauthier, de connaître ses intentions précises à mon égard, et de l’engager à remplir les promesses qu’elle m’a faites. Je ne prétends point être son jouet !

— J’imagine, reprit Roger d’un air mécontent, que votre intention n’est pas d’employer auprès d’elle d’autres moyens que la douceur et la persuasion.

— En vérité, s’écria Gauthier, tout serait légitime pour arracher cette jeune imprudente à un genre de vie misérable, et la forcer de jouir de tous les avantages que lui offre le sort.

— Et si elle méprisait ces avantages, reprit Roger toujours plus ému, et qu’elle estimât, avant tout, une parfaite indépendance ?

— En ce cas, répliqua brusquement Gauthier, elle aurait eu tort de se lier par des promesses. Je réclamerai hautement les droits que la demoiselle de Vogué m’a donnés sur sa main ; car, je le répète, je ne prétends point être le jouet des caprices d’une jeune fille inconsidérée !

— Vous oubliez de qui vous parlez, s’écria Roger, et combien la demoiselle de Vogué a de droits à notre protection et à nos respects !

— Elle avait droit aussi à d’autres sentimens de votre part, dit Gauthier avec un sourire ironique ; et je ne vois pas que vous vous le soyez rappelé ? »

Une vive rougeur colora le visage de Roger : il cherchait néanmoins à se contenir.

« Eh ! chevaliers, s’écria la dame de Martigues, essayant de fixer un sourire sur ses lèvres tremblantes, vous vous échauffez inutilement. Le seigneur Gauthier me paraît trop peu avancé dans ses recherches pour qu’il ait besoin de s’inquiéter beaucoup du parti qu’il prendra après leur réussite.

« Cessez une inutile et désagréable contestation. Tous deux, vous savez ce qu’on doit aux dames, et jamais aucune n’aura à se plaindre des procédés de l’un ni de l’autre. »

Elle prit la main de Roger, qu’elle mit dans celle de son frère, et le reste du tems que Gauthier passa au château, cette discussion ne fut pas reprise. Mais Roger n’en garda pas moins de fâcheuses préventions contre son frère : et loin de lui laisser soupçonner qu’il connût la retraite d’Alise, il tremblait au contraire qu’il ne vînt à la découvrir. Son intention avait été d’abord de chercher à décider Alise en faveur de Gauthier, lorsqu’il la reverrait. C’était même uniquement dans ce but, qu’il croyait désirer de la revoir. Mais alors, il ne savait plus quels conseils il convenait de donner à l’héritière de Vogué ?

Jamais les défauts de Gauthier n’avaient autant frappé son frère. « Quel contraste ! pensait Roger, et comment tant de grâces et de douceur seraient-elles appréciées ! Alise a promis cependant : un autre choix lui est peut-être à jamais interdit ! Et si c’était pour moi qu’elle se fût ainsi sacrifiée ?… Ah ! ce n’était pas là ce que son père attendait de ma reconnaissance. »

Ces pensées l’occupaient sans cesse, et beaucoup trop pour le repos de la triste Almaïde, à laquelle nul de ses sentimens ne pouvait être déguisé.

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