‹ L’Hermite du mont Saint-ValentinChapitre 30 sur 36 · XXX

XXX

Sitôt après le départ de son frère, Roger se mit en route pour l’hermitage. La comtesse parut fort troublée en lui disant adieu : son agitation, sa pâleur touchèrent Roger qui, afin de diminuer les craintes qu’il lui supposait, prit quelques hommes d’escorte avec lui.

Son voyage s’acheva sans événemens remarquables. Il avait été préoccupé long-tems par ses incertitudes sur ce qu’il conseillerait à Alise, relativement à sa future destinée. Mais, arrivé au lieu qu’elle habitait, il ne pensa plus qu’à la joie de la revoir. Il descendit plein d’émotion jusqu’auprès de la grotte. C’était l’heure à laquelle Alise ne la quittait jamais : elle n’y était pas cependant. Il cherche, il appelle, personne ne répond ; et il ne tarde pas à remarquer dans ce lieu solitaire un désordre annonçant l’absence prolongée de celle qui l’habitait. Le peu d’ustensiles grossiers dont se servait Alise étaient hors de leurs places habituelles : ses provisions semblaient êtres abandonnées depuis plusieurs jours. Le chevalier, de plus en plus inquiet, continue ses recherches, et découvre enfin dans un endroit retiré ces mots gravés sur le roc avec un caillou tranchant.

« Si quelqu’un des amis qu’eût autrefois le baron de Vogué pénètre jamais en ces lieux, qu’il sache que la fille de ce baron en a été arrachée par la violence, et qu’elle se recommande à son secours pour être rendue à la liberté. Mais elle ne saurait indiquer la prison où on va la conduire ; il faut que son libérateur tâche de la découvrir. »

« Malédiction sur le ravisseur ! s’écria Roger. Enlevée par la violence ! et personne pour répondre au cri de sa douleur ! pas un ami qu’elle pût appeler à son secours ! malheureuse enfant ! Mais ce n’est pas en vain qu’elle aura réclamé l’appui des amis de son père ! je ne tromperai pas ton espoir, fille du brave et noble Vogué ! mon bras, ma vie, te sont dévoués ! »

Il fit vœu dès cet instant de ne pas goûter de repos avant d’avoir découvert le lieu où l’on retenait Alise, et de l’avoir rendue maîtresse de son sort.

Ses premiers soupçons se portant sur Gauthier, il ne voulait pas perdre un instant pour tâcher de le rejoindre. En conséquence, il écrivit à la dame de Martigues pour la prévenir de son dessein, ainsi que des motifs qui le lui avaient suggéré, et sans cacher désormais à la comtesse aucune des circonstances de sa rencontre avec Alise. C’était au château de Parthenay que Gauthier avait annoncé l’intention de se rendre. Roger dirigea sa marche de ce côté. Mais, comme il ne voulait point que son père et sa mère fussent présens à l’explication qu’il allait demander, il fit appeler son frère à quelque distance du château, comme l’aurait fait un étranger ; et, se tenant éloigné, il lui dépêcha un de ses gens qui le somma, au nom de son maître qu’il ne nomma point, de déclarer quelle était la demeure actuelle de la demoiselle de Vogué ?

Gauthier s’était rendu au lieu indiqué, accompagné aussi de quelques hommes d’armes.

« Ton maître me semble aimer la raillerie, répondit-il grossièrement, mais apprends-lui que je ne partage pas ce goût. » Roger, impatient d’abréger toutes les longueurs, s’avança auprès de son frère, et, levant la visière de son casque, il expliqua en peu de mots les soupçons qu’il avait conçus relativement à la disparution d’Alise.

« Et d’où l’a-t-on enlevée, demanda Gauthier ?

— D’une retraite sauvage qu’elle s’était choisie au milieu des déserts.

— Et que vous connaissiez, dit ironiquement Gauthier.

— Le hasard me l’avait fait découvrir. Mais cessons ces vaines contestations. Je veux, je dois secourir la demoiselle de Vogué, et ce n’est jamais inutilement qu’elle réclamera mon appui.

— Elle a réclamé votre appui ! Mais quelles mystérieuses résolutions entretenez-vous donc avec elle ? Personne ne savait rien de sa situation, quand vous étiez au fait des moindres changemens qui y survenaient.

— Je ne perdrai pas le tems à expliquer comment cela est arrivé ; qu’il vous suffise de savoir que je suis décidé à ne rien ménager afin de rendre Alise de Vogué libre et maîtresse absolue de son sort.

— Vous avez en effet votre intérêt à ce qu’il en soit ainsi.

— Mon frère, n’attisez pas ma colère : elle a besoin au contraire d’être modérée : vous avez abusé de la force contre le malheur et la faiblesse, vous avez opprimé celle que les devoirs les plus saints vous ordonnaient de protéger ; vous aurez en moi un ardent ennemi, si vous ne réparez sans délai la faute où une passion irréfléchie vous a entraîné.

— C’est trop endurer tes outrages, s’écria Gauthier. Je n’ai point à me reprocher l’infamie dont tu m’accuses ; mais que m’importe. Depuis long-tems mon cœur ulcéré soupire après la vengeance. Défends-toi, lâche séducteur, serviteur efféminé de quelques femmes sans pudeur ! »

Roger, ne se possédant plus, saisit son arme la plus meurtrière. Gauthier était prêt aussi à l’attaquer avec furie. En cet instant, une femme éplorée s’élança au milieu d’eux.

« Malheureux ! s’écria-t-elle, malheureux, qu’allez-vous faire ! Ai-je donc mérité de voir mes fils s’entregorger. » La comtesse avait en toute hâte prévenu la mère de Roger des projets dont il lui avait fait part, et la dame de Parthenay, connaissant la violence de l’aîné de ses fils, craignit tout de l’entrevue des deux frères dont elle fut instruite en même tems qu’elle reçut l’avis de la dame de Martigues. Elle se fit sur-le-champ conduire au lieu où se passait cette entrevue, et c’était elle qui vint suspendre les effets de l’aveugle fureur de ses fils.

Tous deux, en la voyant, laissèrent tomber leurs armes. Roger se précipita pour la secourir, et chercha, par toutes les assurances, par tous les moyens que pouvait lui suggérer sa tendresse, à calmer l’horrible angoisse qu’elle éprouvait. Gauthier, quoique touché de l’état de sa mère, conservait néanmoins un vif ressentiment : ses yeux lançaient des flammes ardentes chaque fois qu’ils s’arrêtaient sur son frère. « Il m’insulte, dit-il, il m’accuse, et ne prend pas même la peine de douter de mon crime prétendu. »

La dame de Parthenay regarda son fils chéri d’un air de reproche. Roger alors expliqua toutes ses relations avec Alise, et les soupçons qui avaient motivé sa conduite à l’égard de son frère.

« Eh bien, reprit amèrement Gauthier, vous avez été trop prompt dans votre jugement : je n’ai pas plus enlevé la demoiselle de Vogué de son hermitage, que je n’avais auparavant essayé d’aller l’y séduire. »

Roger mit involontairement la main sur son épée.

« Au nom du ciel, s’écria la dame de Parthenay, finissez ces odieux débats ! Aucun de mes fils n’est capable d’une action lâche ou déloyale ; tous deux au contraire s’entendront pour déjouer les mauvais desseins de ceux qui ont commis l’attentat qui nous afflige en cet instant. Vous allez l’un et l’autre chercher à secourir l’imprudente et malheureuse Alise, quoiqu’un seul de vous ait désormais des droits à sa main.

— Le chevalier Roger, sans doute, dit Gauthier.

— Non, mon fils, il y a renoncé ; mais tu ne saurais t’offenser de ce qu’il t’aide à retrouver ta future épouse, et de ce qu’il prête son appui à la fille de son meilleur ami.

— J’ai fait vœu, reprit Roger, de ne prendre nul repos, de ne goûter aucun plaisir avant que la demoiselle de Vogué ne soit devenue maîtresse de son sort : ainsi j’ai intérêt à ce que cela arrive bientôt. Mon hymen avec la comtesse de Martigues n’aura lieu qu’à cette époque.

— Vous comptez donc toujours devenir l’époux de la dame de Martigues, demanda Gauthier.

— Sans doute : et je n’ai point changé de sentimens à son égard. »

Cette assurance parut calmer la colère de Gauthier ; et la dame de Parthenay, par sa douceur et son esprit conciliant, acheva bientôt de rétablir la paix entre ses fils.

Les deux frères réconciliés se rendirent auprès de leur père, auquel, sans l’instruire de leur querelle, ils apprirent l’événement qui ramenait Roger au château.

Le vieux seigneur, après s’être indigné d’un pareil attentat, laissa entendre qu’il en soupçonnait la dame de Martigues. « Mon père ! s’écria Roger.

— Mon fils, les femmes sacrifient souvent beaucoup à leurs passions. Cette étrangère, je l’avouerai, m’a toujours inspiré peu d’amitié. » Quel soupçon ! et combien il occupa douloureusement les pensées du chevalier ! Et, tandis que l’image de la comtesse s’obscurcissait dans son âme par des doutes sans cesse renaissans, celle d’Alise s’y montrait toujours plus pure et plus séduisante.

Dans un entretien particulier qu’il eut avec sa mère, elle lui apprit l’usage qu’elle avait fait du bijou miraculeux qu’elle avait reçu de lui. Il connut par conséquent et la générosité d’Alise, et l’intérêt qu’elle lui portait.

« Ma mère, disait-il à la dame de Parthenay, la demoiselle de Vogué paraît avoir hérité de toutes les vertus de son père.

— Ah ! mon fils, elle eut fait ton bonheur ; mais tu le trouveras sans doute dans les nœuds que tu vas former.

— Sans doute, répétait Roger avec distraction. »

La dame de Parthenay, quels que fussent ses vœux secrets, n’aurait point engagé son fils à manquer aux derniers engagemens qu’il avait contractés. Elle les respectait, et elle eut craint aussi de voir Roger s’attirer le blâme général, par ses continuelles variations. Cependant la faible mère n’aurait pas su, peut-être, lui rappeler fortement ses promesses à une autre qu’Alise, s’il les eût oubliées ; Mais Roger n’en était pas à ce point. Sûrement son amour pour Almaïde n’occupait plus aussi fortement, ni aussi exclusivement son cœur ; mais il l’aimait encore assez, pour rejeter avec horreur la pensée d’être parjure aux sermens qu’elle avait reçus de lui. Il était bien décidé à devenir son époux, dès qu’il aurait délivré Alise. Et tandis qu’il se met en route dans ce dessein, voyons ce qui se passe au château de Martigues.

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